mardi 8 novembre 2005

Paris riots: L'oxygène de la publicité

Les médias rendent-ils convenablement compte de ce qui se passe dans les banlieues françaises ?
On peut faire de nombreux reproches aux journalistes quant à leur manière de couvrir les banlieues, par exemple :

  • le manque de suivi (“ils ne sont là que quand ça pète, et après, on ne les voit plus ”, entend-on souvent) ;
  • une couverture spectaculaire des événements tendant à mettre l’accent sur les faits négatifs et à passer sous silence les événements positifs ;
  • des reportages superficiels dus à des enquêtes insuffisantes et, plus fondamentalement, à une incompréhension de la culture des banlieues.

De leur côté, les journalistes (particulièrement ceux des médias audiovisuels) se heurtent à de multiples difficultés. Certaines sont générales et inhérentes à tout reportage. Ainsi, il est plus facile de représenter un événement ponctuel qui génère des images (un affrontement de jeunes et de policiers) qu’un processus social se déroulant sur un temps long (par exemple, l’action d’une association) (voir ICI un de mes précédents billets sur les contraintes des médias).

D’autres difficultés sont particulières aux banlieues :

  • impossibilité matérielle d’accéder à certains sites ;
  • peur des gens de témoigner ;
  • tentatives de pression, ou de manipulation.
Par ailleurs, les médias suivent les goûts des gens et ils savent qu’un sujet de fond sur les banlieues n’est, en temps normal, pas très vendeur.

Parmi tous les problèmes que pose la couverture d’événements violents, il est en un particulièrement malaisé à gérer, celui que les sociologues des médias appellent le dilemme de l’oxygène de la publicité.
C'est sans doute Margaret Thatcher qui a, la première, utilisé cette expression. Intervenant le 15 juillet 1985 devant l’American Bar association, celle-ci a appelé les journaux à ne pas offrir une tribune à des causes politiques violentes et déclaré que “les nations démocratiques devaient s’efforcer de priver les terroristes et les pirates de l’air de l’oxygène de la publicité dont ils dépendent”. ("Democratic nations must try to starve the terrorist and the hijacker of the oxygen of publicity on which they depend").

Margaret Thatcher faisait alors référence aux actions terroristes de l’IRA, mais, aujourd’hui, on peut se poser la même question au sujet des émeutes qui ont lieu en France.
Les médias ont-ils joué un rôle dans leur propagation et contribué à les attiser en leur donnant trop de publicité? Aurait-il fallu que les médias diffusent moins d’images sur les incendies et les affrontements ?


Comment représenter les banlieues?


Il n’est pas facile de répondre à cette question. D’un côté, certains groupes s’efforcent d’instrumentaliser les médias, de se servir d’eux pour populariser - voire donner une consistance à - leurs actions. Et cela d’autant plus que faire la une des médias est devenu aujourd’hui un des critères de la performance sociale, quelle qu’elle soit. Enfin, couvrir un événement violent peut générer des effets d’émulation ou d’imitation, et favoriser une propagation de la violence.

Mais pour autant, comment traiter sur un mode mineur les émeutes qui ont lieu dans les banlieues ? Des dizaines de voitures et de bâtiments publics incendiés, ce n’est pas anodin, mais bien un événement réel qui a de graves conséquences pour des dizaines de personnes. Il est, en outre, assez évident que les émeutes sont le symptôme d’un malaise social plus profond. Ne pas les montrer, ce serait comme casser un thermomètre pour croire qu’on n’a plus la fièvre. Enfin, certains journalistes (mais pas tous) considèrent que les médias doivent refléter tout ce qu'on voit et que leur boulot, c’est avant tout de donner le maximum d’informations aux gens, et de laisser ceux-ci se forger librement leur opinion.

D''autres journalistes ont une autre position et s’efforcent certes de couvrir le plus complètement possible les émeutes mais aussi de s’interroger sur la nature, l’origine et les conséquences des images qu’ils diffusent. Dans les cahiers des charges des chaînes de télévision, ou bien dans la Charte de l’antenne de France Télévisions, on trouve d’ailleurs diverses recommandations à cet égard. Par exemple, la charte de l’antenne de France Télévisions demande aux journalistes de “concilier le respect des téléspectateurs et l’obligation d’être fidèle à la réalité” lors de la diffusion d’images violentes. Une image violente ne doit être “diffusée que si elle comporte une information indispensable à la compréhension de l’événement”.

La rédaction de France 2 a adopté un certain nombre de règles pour couvrir les émeutes :

  • ne pas utiliser d’images amateur (afin d’éviter les tentatives de manipulation) ;
  • ne pas citer les quartiers pour éviter les comparaisons stigmatisantes ou au contraire l’émulation entre quartiers ;
  • ne pas s’appesantir sur les images de voiture brûlées pour mettre en perspective les événements.


Pour aller plus loin:
  • L’émission Arrêt sur images de France 5 du 6 novembre était consacrée à la manière dont les médias ont couvert les débuts de la crise. Dans cette émission, une étonnante séquence revient sur la visite de Sarkozy à Argenteuil et montre que celle-ci ne s’est pas résumée à un rapide passage sous les huées pour délivrer sa petite formule sur la racaille (comme on l’a vu dans les médias). Sarkozy a discuté plusieurs dizaines de minutes d’abord avec les habitants d’une HLM puis avec des jeunes du quartier (ce qu’on n’a pratiquement pas vu dans les médias mais qu’on peut voir ICI).
Addendum du 10 novembre: Toujours sur l'émission et le blog de J2M à Europe 1, cet écho d'une polémique entre le maire de Rosny-sous-Bois et une équipe de France 2.

Addendum du 15 novembre: un article du Monde du 13/11 intitulé "la crise des banlieues interpelle la partique du journalisme".

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2 commentaires:

koz a dit…

Françoise Laborde affirmant sur le plateau d'Arrêt sur images : "il y a peut-être un parti pris anti-sarkozy à la rédaction", c'est tout de même un monument, non ?

guerrilla radio a dit…

comunque sia,
a mon avis,
Sarkozy rimane sempre un grande figlio di puttana!