mardi 12 juillet 2005

Le Secours populaire français et le droit de savoir

Le Secours populaire français (SPF) est tout malheureux. Ses responsables ont longuement et librement répondu aux questions d’une équipe du Droit de savoir qui menait une enquête sur l’action des associations humanitaires après le tsunami. Et, mardi 28 juin , en voyant le reportage diffusé sur TF1, ils sont tombés de leur chaise.

"Le montage, au mépris de toute conscience et déontologie journalistique, mélangeant les sujets, en particulier en faisant des amalgames avec l’escroquerie dont est victime notre fédération départementale de Haute Garonne, tronquant les propos, jette le discrédit sur l’action des 72 000 bénévoles et dirigeants du Secours populaire. Pourtant ceux-ci risquent beaucoup moins de s’enrichir avec les fonds du tsunami que les producteurs d’une telle infamie grâce aux juteuses retombées publicitaires, dopées par le sensationnel, facteur d’audience". (Extrait de la réaction du SPF sur son site web sous le titre : « L’émission « le droit de savoir » mérite-t-elle son titre ?)



En tant que téléspectateur, je voudrais rassurer le SPF sur un point : on a bien compris que l’escroquerie dont la fédération de Haute-Garonne était victime n’avait rien à voir avec ce que le SPF pouvait faire par ailleurs. En revanche, on avait bien l’impression que le siège national du SPF ne soutenait pas l’action en Thaïlande de ses bénévoles et que ceux-ci s’efforçaient de monter des projets sans pouvoir obtenir de leur organisation les financements nécessaires, alors même qu’il y avait des sous.

Ce type de mésaventure est assez fréquent. Très souvent, les journalistes en reportage amassent bien plus d’images et d’informations qu’ils ne peuvent en diffuser. Alors, ils coupent au montage, en essayant d’organiser cela de façon attrayante. Parfois, ils dramatisent un peu les faits, histoire de dynamiser leur reportage. Ou ils rapprochent des informations ou des événements qui n’ont pas de relation directe. Dans la quasi totalité des cas, les gens qui ont participé au reportage, répondu de bonne grâce aux questions qu’on leur posait, et parfois même accepté de collaborer à de petites mises en scène (par exemple un plan de coupe, où l’on vous demande de « jouer » des gestes – taper sur le clavier de votre ordinateur, déambuler dans un couloir, etc. – qui sera inséré dans les images du reportage pour l’égayer) sont déçus. Ils ne se reconnaissent pas dans la manière dont les médias les représentent.


Faut-il pour autant accuser les médias de malhonnêteté ?
Toute représentation de la réalité est une simplification, une tentative de réduire une chose complexe en une autre plus simple. Cette réduction est d’autant plus massive, lorsqu’il s’agit des médias, que ceux-ci sont soumis à diverses contraintes matérielles: manque d’espace, manque de temps, manque de moyens pour mener des investigations approfondies. Dans certains cas, les journalistes se voient imposer une ligne éditoriale et doivent composer la matière qu’ils ont collectée en fonction de formats préétablis. Les journalistes sont également souvent prisonniers des canons de leur milieu : ils sont plus soucieux de montrer à leurs pairs qu’ils savent bien écrire ou filmer, qu’ils maîtrisent bien les routines ou les grammaires de la profession (voir l'ouvrage de Cyril Lemieux, référencé à la fin de ce billet) ou qu’ils ont du style, et cette attention à la forme des choses les conduit à en oublier la substance. Il y a aussi de mauvais journalistes qui font mal leur boulot, qui sont mal formés ou pas très cultivés, qui n’étudient pas leurs dossiers et ne vérifient pas leurs sources, qui ne savent pas hiérarchiser les faits et faire la part entre l’anecdotique et le fond des problèmes. A tout cela, il faut ajouter la liberté de critique que nous devons reconnaître aux médias, qui ont le droit, et même le devoir, de mettre en doute les informations qu’on leur donne et d’en donner leur propre interprétation.

Tous ces éléments, qui conduisent à ce que les reportages des médias ne correspondent jamais à la réalité vécue par ceux qui en sont les acteurs, sont assez bien connus.
Sur ce coup là, le SPF a été un peu naïf, et les responsables du SPF le reconnaissent d’ailleurs. Ils ont eu raison d’ouvrir leur maison mais sans doute auraient-ils gagné à mieux tenir compte des logiques de fonctionnement, conscientes ou inconscientes, des journalistes, et à adapter en conséquence leur communication. Certaines associations ou organisations – Greenpeace, Amnesty International par exemple - le font et contrôlent étroitement leur relation aux médias.
Ces stratégies de news management, de gestion de l’attention médiatique, dont j’ai déjà parlé dans ce blog ICI – deviennent monnaie courante dans le monde politique anglo-saxon et visent à pré-formater le message qu’on délivre aux médias en fonction de la logique de ces derniers. Elles consistent par exemple à produire des kits d’information – articles pré-rédigés, photographies, infographie, vidéos – dans lesquels les journalistes peuvent trouvent toute la matière nécessaire à leur article, ou encore à organiser dans le moindre détail le déroulement des interviews (en choisissant un cadre favorable et en fixant la position de la caméra, en déléguant des porte-paroles expérimentés qui sont, suivant la formule journalistique, de « bons clients » capables de produire, dans le temps imparti, des formules qui font mouche.
In fine, c'est une information doublement formatée - par les sources qui ne disent que ce que les médias peuvent reprendre, puis par les médias - qui parvient aux citoyens.

Pour approfondir la question:
l'excellent ouvrage de Cyril Lemieux, Une sociologie compréhensive du travail journalistique et de ses critiques. Paris, Métailié, 2000 dont on trouvera une présentation ICI et une critique parue dans Sociologie du travail, LA et une autre critique parue dans Rouge, publication de la LCR, PAR LA.

1 commentaire:

joel ronez a dit…

Bonjour Thierry,

En tant que bénévole et membre du Comité National du Secours populaire, je souscris à ton analyse. J'ai d'ailleurs pondu un petit billet (amer...) sur la question sur mon blog (http://blog.ronez.net/?p=182).

Ce qu'il faut savoir sur le Secours populaire, c'est que nous ne maîtrisons pas (encore?) aussi bien la communication que la solidarité.

Tout est histoire de temps, de compétences, et de ressources humaines et financières. Notre direction de la communication a déjà un travail de titan avec l'animation d'un réseau de 76 000 bénévoles et 100 fédérations. La gestion de crise, la maitrise des médias, la cohérence du message, etc.. toutes ces choses sont des objectifs à atteindre dont nous avons conscience, et qui nous prendrons du temps.

Nous travaillons sur tout ça, nous orgnisons des séminaires (http://blog.secourspopulaire.asso.fr/index.php?p=95) nous réflechissons au meilleur moyen de faire évoluer nos pratiques et notre culture.

Mais le chemin est encore long, et en attendant, nous serons malheureusement vulnérables aux raccourcis et sujets faciles commis pas des journalistes peu scrupuleux...