jeudi 4 janvier 2007

Les enfants de Don Quichotte et de la télé

Mener une action politique, c’est aussi savoir communiquer. Pour sensibiliser l’opinion, mobiliser des soutiens et inscrire un problème sur l’agenda gouvernemental, les acteurs sociaux doivent mener des actions de communication, et surtout savoir capter l’attention des médias.

Faire ce constat peut sembler relever de l’évidence. Pourtant, jusqu’à la fin des années 1970, les groupes contestataires avaient tendance à se méfier des médias, perçus comme la composante idéologique d’un appareil d’Etat répressif (pour reprendre le vocabulaire de l’époque). Depuis une vingtaine d’années au contraire, de nombreuses associations ou groupements politiques considèrent les médias comme un instrument de leur combat. Greenpeace, Act Up, Droit au Logement ou, plus récemment, le mouvement alter-mondialisation ont su ainsi concevoir des stratégies de communication sophistiquées pour séduire les médias et donner un plus large écho à leurs revendications.

Le campement citoyen organisé le long du canal Saint-Martin par l’association Les Enfants de Don Quichotte illustre à merveille ce type de stratégie. Après une première tentative pour installer un premier campement sur la Place de la Concorde le 3 décembre 2006, l’association a monté une centaine de tentes le 16 décembre entre le 100 et le 140 du Quai de Jemmapes «pour attirer l’attention de la population sur la situation des sans-logis ».

En quelques semaines, cette opération a non seulement capté l’attention des médias, mais conduit le Premier ministre, Dominique de Villepin, à annoncer, le 3 janvier 2007, un projet de loi ayant notamment pour but de formaliser le droit au logement.

Mais pourquoi cette opération là a-t-elle mieux réussi que d’autres ? Il y a plus d’un an, Médecins du monde lançait l’opération A défaut d’un toit, une toile de tente , « pour rendre plus visibles celles et ceux qu’on ne veut plus voir et pour sortir des solutions d’urgence qui n’en sont pas. L’association a distribué en un an plus de 400 tentes, mais sans réussir à provoquer la mobilisation des politiques qu’on constate aujourd’hui. Certes, en juillet 2006, la ministre déléguée à la Cohésion sociale, Catherine Vautrin, nommait une médiatrice, Agnès de Fleurieu, présidente de l'Observatoire national de la pauvreté et de l'exclusion sociale pour dresser un état de la situation et formuler des solutions. Mais, l’installation des tentes était très critiquée et, à Paris, a suscité l’hostilité de certains riverains tandis que la municipalité s’attachait à les faire disparaître, « de façon humaine mais ferme ».

Les ingrédients d'un succès (médiatique)

Sur un plan communicationnel, l’opération des Enfants de Don Quichotte présente plusieurs
éléments qui ont contribué à son succès.

- une association au nom bien trouvé : Don Quichotte pour évoquer les combats chevaleresques et désespérés contre les institutions et les pouvoirs établis, mais enfants pour signifier qu’on ne fait pas « les mêmes erreurs que papa-maman » (d’après Le Figaro du 27 décembre 2006)

- le choix du moment: la période de Noël est évidemment plus propice que d’autres à la compassion envers ceux qui n’ont pas de maison; l’activité politique est ralentie et les médias moins encombrés par les déclarations des responsables politiques.

- le choix du site : comme l’écrit Pierre Haski dans le Libération du 27 décembre, « en agissant (…) dans un quartier en passe de devenir le cœur du boboland parisien, les Enfants de Don Quichotte ont touché efficacement la mauvaise conscience des nantis relatifs à l’heure du consumérisme triomphant de Noël.» De fait, l’opération a reçu un bon accueil de la part du voisinage contrairement à ce qui s’était passé pour les tentes de Médecins du monde.
La proximité du canal devrait de plus empêcher toute intervention policière (par peur d’une noyade dans les eaux glacées).
Enfin, ce site a permis une installation spectaculaire : l’alignement des tentes le long du canal, l’uniformité de leur modèle et leur couleur dominante rouge (qui évoque à la fois Noël et la révolte et créé un effet de masse) fournissent de belles images aux médias, comme celles réalisées par Laurent Hazgui.

- l’utilisation d’un terme bizarre, le droit au logement opposable, qu’on comprend mal de prime abord (et qui sur le plan juridique est assez curieux car si un droit est reconnu par la législation il peut nécessairement être invoqué devant un tribunal) a singularisé l’opération.

- un leader médiatique, comédien de profession, au physique idoine qui est ce que les médias appellent un bon client et passe bien à la télé.

Lorsqu’on consulte le site internet de l’association Les Enfants de Don Quichotte, on constate d’ailleurs que celle-ci accorde une très grande importance aux médias. On y trouve une photothèque, une videothèque, une revue de presse et même une rubrique intitulée Zapping télé. En revanche, on n’y trouve rien sur les statuts de l’association, son mode de fonctionnement, son financement et la composition de son bureau.

Mettre en scène l'obscène?

On peut défendre la médiatisation, voire la spectacularisation, des causes sociales, comme le fait Sébastien Thiery, chargé de recherche à l'Institut de design de Zurich, dans cet article "SDF: mettre en scène l'obscène", paru dans le Libération du 25 décembre 2006.

Quelle que soit la justesse de la cause, l'opération des Enfants de Don Quichotte suscite néanmoins quelques interrogations :

- Quelle est la légitimité d’une association comme Les Enfants de Don Quichotte, alors que bien d’autres associations soutiennent les SDF depuis de très nombreuses années et ont formulé depuis longtemps les revendications que les Enfants de Don Quichotte mettent en avant? Qu’apporte-t-elle au delà de sa capacité à savoir intéresser les médias ?

- N’y-a-t-il pas instrumentalisation de ceux qu’on dit défendre, momentanément transformés en chair à médias, et oubliés dès que le sujet n’est plus dans l’actualité ? Le directeur général de France Terre d’Asile s’est ainsi inquiété d’un « SDF show » qui crée plus de bruit qu’il ne s’attaque aux causes profondes de la pauvreté. Suite à l’extension de l’opération parisienne des Don Quichotte dans plusieurs villes de province, Sébastien Guth, chargé de la communication à l’association Notre-Dame des Sans Abris de Lyon, a dénoncé quant à lui le 2 janvier 2007 « un coup médiatique sans rien derrière, qui n'aborde pas la question de l'accompagnement social ».

En tant que citoyens, nous nous méfions à juste titre des opérations de communication gouvernementale destinées à nous "vendre" telle ou telle politique publique. De la même façon les responsables gouvernementaux et politiques ne doivent-ils pas se méfier d’opérations de communication citoyennes jouant de l’émotion ?
Car les responsables politiques doivent s’efforcer de traiter l’ensemble des problèmes sociaux et non pas seulement ceux qui sont portés par des entrepreneurs politiques, capables de mobiliser médiatiquement (et temporairement) l’opinion publique.

« Regardez plutôt, Seigneur, tous ceux qui vous attendent… tous ceux qui ont faim de pain, faim de chaleur, faim d’amitié…, tous ceux à qui l’on cache le soleil, ceux à qui l’on marchande l’air qu’ils respirent… tous ceux-là, Seigneur, à qui l’on arrache le nom d’homme, que l’on bafoue, que l’on trompe…, que l’on jette à l’ornière et qui vous tendent leurs mains… Ne les apercevez-vous pas ? … N’entendez-vous plus leurs appels ? … Mon maître ! … il faut y aller… Qui sauvera le monde si Don Quichotte l’abandonne ? »

(Sancho à Don Quichotte dans la scène finale de l'adapation d'Yves Jamiaque)

6 commentaires:

roadrunner a dit…

Une expression bizarre pour attirer l'attention des médias? Au Québec, nous avons l'"Action terroriste socialement acceptable" et oui, elle passe assez bien dans les médias...

Jean - Philippe ROY a dit…

Une remarque, je suis tout à fait d'accord avec l'analyse des éléments qui ont permis le succès de cette opération de communication.
Il en est un qui saute aux yeux et qui me parait évident, vous l'avez d'ailleurs soulevé, la différence entre visibilité et dispositif de com.
L'invention des tentes, un an avant a permis de façonner une nouvelle visibilité urbaine des sdf. L'opération Don Quichotte partant de cette base, a, en fait, trouvé le dispositif propice! D'où l'effet de diffusion irrésistible.

Anne-Sophie a dit…

Un peu intriguée par cette association surgie de nulle part.
Ses statuts ont été déposés en novembre 2006, à la Préfecture du Loiret. 13 000 euros ont été rapidement réunis.
Efficacité, c'est certain.
Source : un article du Figaro aujourd'hui.

http://www.lefigaro.fr/france/20070113.FIG000000670_les_enfants_de_don_quichotte_une_operation_a_euros.html

Anonyme a dit…

Salut à tous,

je vous recommande l'analyse d'un spécialiste des strategie de communication . Il pose une grille d'analyse pertinente qui montre les forces de l'action des enfants de Don Quichotte

Elle a été produite par Jean Mouton, auteur de la théorie sur la Diad Attitude

http://jmouton.wordpress.com/

LE REVOLTE a dit…

Salut à Tous !
La meilleure façon d'attirer l'attention des médias, demeure l'action .
L'action dans touts ses formes et à tous les niveaux .
Les techniques ainsi que l'effet sur la masse: voir la psychologie des masses et ses réactions .
L'utilisation du mot "ENFANTS" est très porteurs .
La concertation avec des spécialistes est plus que nécessaire .
============
LE REVOLTE .=
============

Anonyme a dit…

Un petit texte pour les SDF (sans désir de fixer) et les SIF (sans idée fixe).

Le "Sans Port D'attache".

On devrait souvent s'inspirer de la sagesse du fou qui se rit du déséquilibre car il sait que la stabilité et les pseudos sentiments de solidité et de permanence qui obsède celui qui arbore avec fierté son "port d'attache" sont factices. On peut se demander qu'elle est la nature la du fantasme que projètent des hommes et des femmes sur ceux que l'on nomme "les SDF", comme si cette population était contre toute rationnalité, une "entité homogène". A part certains regroupements d' hommes machistes ou de féministes misandristes qui réagissent compulsivement à l'égard de l'autre sexe, ou de statisticiens à la solde du pouvoir, l'idée ne viendait à personne de désigner un groupe humain comme un bloc. Indicateur de la mesure du niveau de la connerie (comme aurait dit Dali), le SDF est au sédentaire ce que l'instrument est au mauvais musicien. Comme si ce dernier lui en voulait de trahir ses sentiments et de zoomer les défauts de sa posture en temps réel quand ils ne sont pas à la hauteur de ceux qu'il voudrait montrer à son entourage. Comme si la haine du SDF étant due au fait que son évocation perturbait pour un temps le jeu de la comédie humaine. Pourtant dans le film le "Sorgho Rouge" (allusion à la couleur sanguine du vin), c'est le supposé "dévient" qui rétablit la norme de ce qui fait l'être humain.
Dans la première séquence du film, celui qui boit et est supposé ne pas avoir d'attache est raillé comme celui ou celle qui aurait tiré la mauvaise face de la pièce.
Pourtant lorsque les japonais arrivent et désignent au hazard les prisonniers chinois qui seront écorchés vifs, il n'hésite pas à se sacrifier pour sauver celui qui se croyait sans peur et sans reproche.
Ainsi c'est lui qui rachète la part de l'humain et lui permet de réendosser son habit d'homme.
Alors dans la dernière séquence du film, l'hommage qu'ils lui rendent devant sa tombe est un cri silencieux contre l'océan de la vanité.
Tiens oui c'est lui, voilà c'est le mot que je cherchais : c'est la vanité contre laquelle il fut lutter et qu'il faut mettre à la porte.
On s'était trompé de cible. Le "sans port d'attache" est toujours lui, au bon Rendez Vous.
Auteur : Eric Herbomel