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mercredi 29 avril 2009

Beauté de la démocratie (?)

Après la "peopolisation", allons-nous vers une "velinisation" de la communication politique?

"Veline" est le terme générique donné en Italie aux jeunes femmes apparaissant dans différents programmes télévisés de divertissement (tout particulièrement l'émission Striscia diffusée sur la 5 du groupe Mediaset) et dont le rôle se résume pour l'essentiel à se trémousser en tenue légère autour des animateurs (j'ai mis une photo assez sage par rapport à ce que l'on peut voir sur You tube).

Silvio Berslusconi vient d'annoncer que son parti, Popolo della Liberta (PdL), comptait investir plusieurs veline (dont Camilla Ferranti, qui a tenu un rôle dans Incantesimo, une série télé se déroulant dans un clinique de chirurgie esthétique; Eleonora Gaggioli, une actrice de télévision; Barbara Matera, qui a concouru pour le titre Miss Italie en 2000; Angela Sozio,ex-participante du Grande Fratello).

Cette initiative est sans doute la plus mauvaise façon de combattre la sous-représentation chronique des femmes dans l'espace politique. Comme le souligne ma collègue de l'Université de Bologne, Sofia Ventura, dans un billet intitulé Donne in politica: il "velinismo" non serve, ces jeunes femmes ne sont que de jolis bibelots, et ce n'est pas en reproduisant les images stéréotypées et dégradantes des femmes dont la télévision se repaît que l'on va moderniser une culture politique encore très machiste.

Pour justifier sa décision, Silvio Berlusconi a dit qu'il souhaitait rénover l'image de l'Italie et du PdL en Europe en faisant appel à des visages neufs et jeunes. A mes yeux, le recours aux veline me semble relever à la fois d'un symbolisme assez frustre et d'un réalisme froid et cynique. D'un côté, il y a l'idée que la beauté et la jeunesse du corps féminin représentent celles du corps social. Notre propre pays n'échappe pas à ce symbolisme assez primaire: pour dire combien la République est belle, ne transformons nous pas nos plus belles actrices - Michèle Morgan, Brigitte Bardot, Catherine Deneuve, Latetitia Casta - en bustes de Marianne ?












(Photos: BB - Marianne 1968 ou 1969? - par Aslan sur le site de l'Assemblée nationale (!);
Michèle Morgan, Marianne 1972; annonce du choix de Catherine Deneuve pour le buste de Marianne 1985; Laetitia Casta, Marianne 2000).

D'un autre côté, Berslusconi est un communicateur expérimenté: il se livre cyniquement à une opération de publicité dont il est à peu près certain qu'elle attirera l'attention des médias et d'une multitude de blogs (dont celui-ci) et alimentera des discussions et controverses sans fin. Plus que jamais nous devons méditer le vieux proverbe chinois: lorsque le doigt nous montre la lune, le sage sait qu'il faut regarder le doigt.


Devinette pour la route: Cette affiche - qui s'efforce d'attirer l'attention en jouant (assez maladroitement) sur le sinistre "Sois belle et tais-toi" - apparaît actuellement dans le cadre d'une campagne électorale. Mais dans quel pays?
(C'est assez étonnant).

dimanche 31 août 2008

Etats rouges et Etats bleus : la polarisation politique aux Etats-Unis

Le vote populaire ne dit pas qui va gagner

Cela peut apparaitre étonnant, mais par rapport à leurs homologues français, les médias américains publient assez peu de sondages sur les intentions de vote à la présidentielle (ceux qui sont accros aux sondages pourront néanmoins trouver leur bonheur dans la presse, par exemple ici sur le site du New York Times). La raison tient sans doute au système électoral américain. Un sondage national n’a qu’un intérêt relatif pour anticiper l’issue de la présidentielle. Le président américain est en effet élu non pas directement par les citoyens américains, mais par un collège de 538 « grands électeurs ». Ceux-ci désignés dans chaque Etat suivant le principe du winner-take-all (le candidat arrivé en tête rafle toutes les voix des grands électeurs). De ce fait, il peut arriver qu’un candidat ayant recueilli la majorité des suffrages au plan national (ce que les Américains appellent « le vote populaire ») ne soit pas élu car il n’a pas la majorité des voix des « grands électeurs ». Cela s’est produit quatre fois jusqu’à présent en 1824, 1876, 1888 et surtout 2000 (où Bush l’a emporté avec 5 voix d’avance chez les grands électeurs alors que Gore avait obtenu plus de 500 000 voix que lui dans « le vote populaire »).


Un champ de bataille qui se rétrécit
Le système électoral américain explique également les stratégies de campagne qu’adoptent les candidats. Ceux-ci ont bien sûr intérêt à concentrer leurs efforts sur les Etats qui permettent de gagner le plus de grands électeurs. En théorie, il est possible d’être élu président des Etats-Unis en n’ayant la majorité que dans les onze Etats désignant le plus d’électeurs : Californie (55), Texas (34), New York (31), Floride (27), Illinois (21), Pennsylvanie (21), Ohio (20), Michigan (17), Georgie (15), New Jersey (15), caroline du Nord (15), ce qui permet d’obtenir 271 grands électeurs sur les 269 nécessaires.
En outre, les candidats tendent à délaisser les Etats qui ont une longue tradition de vote en faveur de leur camp (la Californie, l’Etat de New York, et les Etats du nord-est pour les Démocrates), (le Texas et les Etats du Sud et Mid-West pour les Républicains). Ils focalisent leurs activités de campagne sur les Etats dont le vote est incertain. En 2004, ils ont ainsi consacré 54% de leurs investissements en publicité télévisée et 45% de leurs déplacements à trois Etats (Floride, Ohio, Pennsylvanie) qui ne représentent pourtant que 14% de la population totale (Source : Who picks the President ? A report by FairVote – The Center for Voting and Democracy’s). Depuis le milieu des années 1990, le nombre des Etats considérés comme incertains et où se déroule en conséquence l’essentiel de la campagne (dits battleground, toss up ou swing States) s’est réduit et est passé d’une vingtaine à une douzaine ( Source : Congressional Quarterly’s Guide to U.S. Elections, 4th edition).Carte montrant les Etats où les dépenses en publicité ont été les plus fortes lors de la campagne 2004. Source: FairVote.

La polarisation entre Etats rouges et Etats bleus : un mythe ?
Il semble donc qu’au cours des deux dernières décennies, les Etats-Unis se soient davantage polarisés avec d’un côté des Etats fortement démocrates (Blue States) et d’un autre côté des Etats fortement républicains (Red States). Ce clivage géographique (opposant les régions industrielles démocrates et les zones rurales républicaines) reflèterait les différences sociales, religieuses ou raciales des populations concernées. Cette polarisation croissante peut apparaître surprenante dans la mesure où de nombreuses études ont montré que les électeurs américains tendent à devenir plus modérés et être moins attachés aux partis républicain et démocrate. Dans Culture War ? The myth of a Polarized America (New York: Pearson Longman, 2005), Morris Fiorina a d’ailleurs remis en cause l’idée d’une polarisation croissante. Je ne peux détailler toutes ses analyses ici, mais pour l’essentiel Fiorina nous dit qu’en termes de valeurs et d’attitudes politiques (mais pas religieuses) les Américains sont moins divisés qu’on ne le dit et que les clivages partisans ne s’observent véritablement que parmi les élites politiques et les citoyens engagés. Si l’on a l’impression d’une polarisation, ce serait surtout un effet du découpage des circonscriptions électorales (le gerrymandering) qui accentue artificiellement la séparation entre électorats démocrates et républicain. Incidemment, le mythe de la polarisation aurait été soutenu par les médias en ce qu’il simplifie et dramatise la couverture de la vie politique, présentée comme un affrontement entre les deux grands partis.
L’ouvrage de Fiorina a suscité de vifs débats et de nombreuses études sur le même thème. Comme il arrive souvent dans les recherches en sciences politiques, certaines enquêtes ont abouti à des conclusions sensiblement différentes et confirmé au contraire la tendance à une polarisation politique croissante des Etats-Unis (en termes géographiques, sociaux, et même religieux). Pour un bon point sur la question, on pourra consulter le numéro spécial de The Forum, A Journal of Applied Research in Contemporary Politics, Vol. 3, Issue 2, (July 2005) dont le sommaire est consultable ICI. (Voir en particulier l’article de Alan Abramowitz et Kyle Saunders, l’un des meilleurs à mes yeux).

vendredi 29 août 2008

La convention démocrate à Denver : un beau spectacle

Quelques notes et réflexions sur la Convention démocrate qui a eu lieu à Denver du 25 au 28 août 2008 pour entériner la candidature de Barak Obama.

Un spectacle bien orchestré. Depuis 1972 pour les Républicains (et 1980 pour les Démocrates), le déroulement des conventions est planifié minute par minute. Tous les détails sont minutieusement réglés à l'avance (par exemple, la couleur du tailleur que portait Hillary Clinton lors de son discours a été choisie par l’équipe de production audiovisuelle après des essais de lumière). Les moments clefs de la convention sont quasiment écrits à la manière d'un scénario. L’extraordinaire ballet de pancartes auquel se sont livrés les délégués lors du discours de Joe Biden, candidat à la vice-présidence, illustre bien cette orchestration. Lorsque Biden arrive sur la scène, les délégués brandissent des pancartes rouges portant son nom. Quand Joe Biden se lance dans une attaque répétitive sur le thème « Mc Cain that’s no change, that's more of the same », les délégués brandissent de nouvelles pancartes indiquant « Mc Cain, The Same ». Puis Biden passe à une autre partie de son discours sur le thème « Obama, that’s the change we need ». Dans la salle, de nouvelles pancartes apparaissent reprenant ce slogan. Et lorsque Biden achève sa prestation, c’est une quatrième série de pancartes qui apparaissent portant les noms d'Obama et Biden.

Le call roll: le concours de l’ Eurovision à l'américaine.
Le call roll est le moment la convention au cours duquel les délégations de chaque Etat indiquent comment elles répartissent leurs votes entre les candidats à la nomination. Chaque Etat est appelé par ordre alphabétique. C'est l'occasion pour les responsables des délégations (souvent des élus : sénateurs, gouverneurs, etc.) de profiter d'un petit moment de publicité et de mettre en avant, parfois avec emphase, parfois avec humour, voire les deux, une caractéristique de leur Etat : son rôle dans l'histoire des Etats-Unis, les personnages célèbres qui y sont nés, sa situation géographique (le Maine s’est ainsi vanté d’être le premier Etat à voir le soleil chaque matin) ou ses ressources touristiques, voire la qualité de son équipe de base-ball ou de basket. Les votes sont ensuite annoncés et repris par la maîtresse de cérémonie pour être additionnés, ce qui n’est pas sans rappeler le fameux décompte des points des concours de l'Eurovision. Obama 10 points, Clinton, 2 points. Hélas, cette année le call roll n’est pas allé à son terme, et les chefs des délégations des Etats après la lettre N n’ont pas eu droit à leur minute de célébrité télévisée, puisque Hillary Clinton, intervenant pour la délégation de l’Etat de New-York, a demandé un vote par acclamation de Barak Obama.

Le business de la politique
. On estime qu’une convention coûte entre 60 et 100 millions d’euros (mais, paraît-il, rapporterait autant en recettes diverses à la ville qui l’accueille). Pour financer les conventions, de nombreuses entreprises font des dons en espèces ou en services (Qwest a ainsi offert 6 millions de dollars au parti démocrate). En contrepartie, elles bénéficient d’une publicité indirecte (au travers des retransmissions télévisées de la convention) et d’accès VIP pour leurs invités. Ces dons leur donnent surtout le droit d’organiser des réceptions et des dîners qui sont autant d'occasions de contact avec des élus démocrates de tout niveau et de tous les coins des Etats-Unis. Environ 400 réceptions ou soirées ont eu lieu en quatre jours. Tout cela ressemble un peu au festival de Cannes : l'action n'est pas forcément dans la salle, mais dans les grands hôtels et les salles de réception où les businessmen devisent avec ceux qui font les lois ou régulent leurs activités. Dans un rapport récent, l’association Public Citizen s’est inquiétée de cette dérive en rappelant que les règles éthiques du Congrès interdisent en principe aux élus de répondre aux invitations des groupes d’intérêt. Public Citizen remarque aussi que les grands absents des conventions sont finalement les électeurs (même si certains d’entre sont venus, comme c’est l’habitude, manifester devant la salle de la convention - qui ressemblait d’ailleurs à une petite forteresse tant les contrôles de sécurité étaient nombreux et serrés).

Papa, maman, je vous aime! Qu'ils ont de la chance ces Démocrates: ils ont tous des parents, des conjoints et des enfants extraordinaires qui les aiment et qu'ils chérissent. Ils n'arrêtent pas de nous le répéter dans leurs discours et les images de leurs familles unies et heureuses ponctuent constamment la convention. D'ailleurs, tous les membres de la famille qui le peuvent sont là, sur l'estrade ou dans la salle, et apparaissent au moment opportun sur les écrans, la larme à l’œil. Voici comment, le premier jour, Michelle Barak a commencé son intervention en ouverture de la convention : As you might imagine, for Barack, running for president is nothing compared to that first game of basketball with my brother, Craig. I can’t tell you how much it means to have Craig and my mom here tonight. Like Craig, I can feel my dad looking down on us, just as I’ve felt his presence in every grace-filled moment of my life”. Le lendemain, Hillary Clinton, introduite par sa fille, semble plus réservée (et plus politique). Voilà ses premiers mots : "I am honored to be here tonight. A proud mother. A proud Democrat. A proud American. And a proud supporter of Barack Obama ". (Manque que le « a proud wife » ; Hillary, ou son inconscient, en voudrait-elle encore à son ex-président de mari?). Jour 3: Joe Linden, introduit lui par son fils Beau ( qui n'a pas hésité à faire dans le pathos en nous racontant l'accident de voiture dont la famille a été victime), attaque très fort: Beau, I love you. I am so proud of you. Proud of the son you are. Proud of the father you’ve become. And I’m so proud of my son Hunter, my daughter Ashley, and my wife Jill, the only one who leaves me breathless and speechless at the same time”. Et ça continue une minute plus tard. « I wish that my dad was here tonight, but I am so grateful that my mom, Catherine Eugenia Finnegan Biden, is here. You know, she taught her children—all the children who flocked to our house—that you are defined by your sense of honor, and you are redeemed by your loyalty. She believes bravery lives in every heart and her expectation is that it will be summoned”.

The media are watching
. Lors de la convention démocrate de 1968, les manifestants criaient aux délégués « The whole world is watching you ». Ce slogan est devenu aujourd’hui réalité et les conventions américaines font l’objet d’une couverture médiatique extraordinaire : environ 15 000 journalistes sont là, représentant 130 pays. Aux Etats-Unis même, la couverture télévisée est intense et surprenante pour un Européen puisque les grands réseaux retransmettent en direct (et en prime time) les grands moments de la convention, tandis que les chaînes d’info continue multiplient les plateaux réunissant hiérarques démocrates et analystes politiques pour des commentaires à chaud. Pour avoir tout ce petit monde sous la main, CNN a même investi un restaurant qui a été complètement redécoré pour devenir le CNN grill (avec un nouveau menu et sa bière spéciale). Mais les médias ne sont qu'un porte voix. Parqués dans des endroits réservés ou, comme ce soir pour l’intervention d’Obama, de petites tentes, ils sont tenus de retransmettre les images produites par l'organisation démocrate. Ce qui permet à celle-ci de composer son propre récit visuel de la Convention où ce qui frappe ce sont les constants et savants plans de coupe (sur Michelle Obama, sur Hillary ou Bill Clinton, ou sur des délégués qui offrent une mosaïque de couleurs de peau, de genres et d’âges) pour communiquer un message consensuel et subtilement émotionnel : celui d’un parti démocrate uni et harmonieux en route pour la victoire.

Photo: Michelle Obama (Washington Post). On peut deviner (à côté de la main de Michelle) le prompteur translucide que les orateurs utilisent pour lire leur discours sans avoir l'air.


I love politics: L'un des meilleurs blogs français sur la campagne électorale américaine de 2008

mercredi 25 avril 2007

En attendant le grand débat

Le grand débat de l'entre deux tours lors des élections présidentielles françaises est un objet politique rare puisqu’en cinquante ans de cinquième République, nous n’avons eu que quatre débats de ce type (1974, 1981, 1988 et 1995).
Comme on s'en souvient, il n'y avait pas eu de débat en 2002, Jacques Chirac refusant de débattre avec Jean-Marie Le Pen, car "face à l'intolérance et à la haine , il n'y a pas de transaction possible, pas de le débat possible" (1).


La France, pays précurseur des grands débats présidentiels

Notre pays a été, en 1974, l’un des premiers pays à diffuser un débat télévisé entre les candidats à la présidence. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les Etats-Unis n’ont pas été beaucoup plus en avance en la matière. Certes, en 1960, une première série de débats télévisés entre les candidats démocrate et républicain à la présidence, John Kennedy et Richard Nixon, eut lieu en 1960. Mais la pratique fut ensuite interrompue (2) et ne reprit qu’en 1976, non sans difficultés. En Europe, les grands débats télévisés entre leaders de coalitions politiques ne sont pas systématiques (il est vrai que les élections mettent en présence d'abord des partis et non des personnalités comme lors de l'élection présidentielle française). C’est seulement lors des élections de 2005 qu’un débat télévisé fut organisé pour la première fois en Allemagne entre les candidats à la chancellerie. Et en Grande-Bretagne, cette pratique n’est pas encore entrée dans les mœurs bien qu’elle soit régulièrement souhaitée.

Ces débats sont très prisés par les électeurs et recueillent des audiences considérables (23 millions pour le débat de 1974 diffusé il est vrai sur les trois chaînes; presque 17 millions pour le dernier débat en 1995). Ils donnent lieu à des échanges de grande intensité et aussi aux fameuses petites phrases dont on se souviendra longtemps après l’élection.

En 1974, on se rappelle ainsi que Valéry Giscard d’Estaing avait touché un point faible de François Mitterrand en le qualifiant « d’homme du passé ». Visiblement, la formule avait été soigneusement préparée car VGE martela constamment ce thème en reprochant à de nombreuses reprises à son adversaire de se référer à la France d’avant et d’avoir peur de se projeter dans le futur avec des idées neuves.

On a moins noté en revanche un autre moment du débat (29eme minute) lorsque VGE s’adressa à FM en lui parlant de Clermont-Ferrand , « une ville qui vous connaît et me connaît bien ». Mais pourquoi donc mentionner Clermont-Ferrand ? Jean-François Balmer, qui en ce moment « rejoue » avec Jacques Weber les débats de 1974 et 1981 au Théâtre de la Madeleine, m’a récemment donné la clef de cette petite énigme : c’est la ville dont est originaire Anne Pingeot. Et on peut imaginer que, de la part de VGE, l’allusion n’était pas fortuite mais bien destinée à déstabiliser FM (3), ou au moins à lui faire comprendre qu'il était au courant de sa vie affective.

Les règles du débat
Tout débat doit suivre des règles qui définissent son déroulement (ce qu’on appelle généralement le format du débat). Celle-ci concernent notamment :

- la durée globale du débat et de ses différentes composantes ;
- les rôles des différents participants et les modalités de leurs interventions ;
- l’agencement du lieu du débat ;
- et, en cas de retransmission télévisée, les modalités de cadrage. Ainsi en France, les plans de coupe (cadrage sur un candidat pendant que l'autre parle) ont été jusqu'à présent systématiquement refusés lors des débats du second tour.

Dans un débat politique, on pourra distinguer :
- les débatteurs proprement dit (personnalités politiques, candidats),
- les questionneurs (journalistes spécialisés et, parfois, public),
- l’animateur qui s’attache à faire respecter les règles et tout spécialement celles relatives aux temps de parole.

En général, on considère que chacun des débatteurs doit disposer du même temps de parole. C’est en quelque sorte l’application au débat politique d’un des principes de base de toute démocratie : l’égalité des citoyens. Et c’est sans doute pour cette raison que les débatteurs sont attachés presque religieusement à cette règle, même s’il est assez évident que l’impact qu’on peut avoir sur l’auditoire d’un débat ne dépend pas seulement du temps dont on dispose (et qu’une intervention claire et concise peut être bien plus efficace).

Le débat politique à l’américaine : mythe et réalités
Lorsqu'on parle de débat électoral en France, on fait souvent référence au « débat politique à l’américaine ». Ce fut notamment le cas en octobre 2006 lors du débat entre les candidats à la canidature du PS.

Cette référence est doublement rigolote.
Pourquoi devrions-nous prendre le modèle américain comme exemple du bon débat politique ?
Il n’y a pas, aux Etats-Unis, un format unique de débat politique, mais au contraire une multitude de formats (chaque élection donnant lieu à d’âpres discussions sur le bon format), et tous font l’objet de critiques.

Depuis 1948, trois grands types de formats ont été utilisés lors des primaires ou campagnes présidentielles américaines (avec de nombreuses de variations pour chacun):
- le format podium : les candidats sont debout derrière un pupitre ou assis sur des chaises. Ils font face aux à des panélistes (journalistes) et au modérateur (animateur). Suivant les cas, les candidats répondent seulement aux questions des panélistes ou bien peuvent s’adresser les uns aux autres.
- le format dit town meeting: le débat en lieu en présence d’un public (qui souvent peut poser des questions). Les candidats sont généralement debout derrière des pupitres et ils peuvent être autorisés à marcher sur la scène.
- le format table-ronde : les candidats ainsi que l’animateur sont assis autour d'une table et s’adressent directement les uns aux autres.

Quelque soit la formule retenue, les débats politiques sont souvent critiqués. Voici quelques-uns des problèmes identifiés (d’après Diana B. Carlin et Mitchell S. McKinney, 1994) :
- les candidats n’ont pas assez de temps pour répondre de façon substantielle aux questions;
- ils ne répondent pas toujours à la même question, ce qui empêche les comparaisons, ou tout simplement ne répondent pas aux questions posées ;
- les panélistes sont trop intrusifs ou, au contraire, ils n’interviennent pas assez ;
- les panélistes représentent mal les préoccupations de la population ;
- le format question-réponses ne favorise pas un vrai débat.

Les débats politiques sont-ils utiles ?
Oui répondent dans l’ensemble les recherches menées sur le sujet.

- Les débats élèvent le niveau d’information et de connaissance politiques des électeurs.
- Ils accroissent l’intérêt pour les campagnes électorales et la vie politique.
- Ils permettent aux citoyens de comparer les candidats, leurs personnalités et leurs projets, et leur fournissent des éléments utiles pour leur vote.
- Ils rendent la politique plus vivante et plus concrète, voire spectaculaire (au sens premier du terme: qui surprend, étonne et frappe l'imagination)
- Ils facilitent l’acceptation des résultats des élections et, plus généralement, renforcent l’attachement aux principes de la démocratie.

En revanche, les recherches sur les débats politiques suggèrent que ceux-ci n’ont que très peu d’effets sur les intentions de vote, mais tendent plutôt à renforcer les dispositions pré-existantes des électeurs. On a souvent noté que les citoyens qui regardaient les débats politiques télévisés étaient des citoyens plutôt politisés, aux opinions déjà bien établies, tandis que les citoyens qui pourraient être les plus sensibles à l’influence des débats les regardaient en général très peu.

_________________
(1) Meeting de Rennes, 23 avril 2002.
(2) Les présidents sortants rechignant à débattre avec leur adversaire et, aussi, en raison de la règlementation audiovisuelle sur l'égalité entre candidats.

(3) Rapporté également par Ariane Chemin et Géraldine Catalano dans leur ouvrage sur Mitterrand
Une Famille au secret (Stock, 2005)

A voir ou revoir : Les débats du second tour de 1974 à 1995 sur le DVD produit par l’INA.


NB: Ce billet est une reprise de différents billets déjà publiés sur ce blog.

mercredi 11 avril 2007

Débats sur les débats

On a déjà eu le débat sur le meilleur format pour un débat politique lors des primaires du PS en octobre 2006, puis le débat sur la place et le rôle des téléspectateurs /citoyens dans les débats politiques avec l'émission "J'ai une question à vous poser" de TF1 en février. Voici maintenant le débat sur le débat entre candidats avant le premier tour.

Un débat télévisé entre les (ou des) candidats à la présidentielle avant le premier tour serait une première puisque cela n'a jamais eu lieu jusqu'à présent. Mais ne rêvons pas, il n’y a pratiquement aucune chance qu’un tel débat soit organisé, sur les grandes chaînes de télé ou même sur internet.
- Tactiquement, les candidats les mieux placés n'ont aucun intérêt à offrir une exposition médiatique à leurs adversaires moins bien placés. Et ce sont généralement les challengers, moins connus et/ou pas encore légitimés par de précédents scrutins, qui réclament ce type de débat.
- Légalement, la réglementation applicable en France exige une égalité des temps de parole des candidats à la télévision ou à la radio. Et, depuis le 9 avril, début de la campagne officielle, les conditions de programmation doivent être comparables. Cette contrainte signifie que, si un débat entre les candidats était organisé sur une chaîne de télévision, il devrait en principe rassembler tous les candidats.

Le dilemme d’un débat entre candidats sur internet

Pour contourner cette contrainte, François Bayrou a proposé un débat sur internet entre les quatre principaux candidats le 3 avril. Nicolas Sarkozy a immédiatement refusé cette idée, estimant qu’il ne « peut y avoir (qu’) un débat à douze ou pas de débat ». De son côté, la «mouvance du cinquième pouvoir » a lancé le 5 avril une pétition pour un débat entre candidats avant le premier tour sur le web.
Mais cette proposition se heurte à un dilemme : comment trouver une formule qui soit à la fois démocratique et intelligible? Il serait paradoxal que l’internet minore la voix des petits candidats au moment même où les médias traditionnels s’appliquent à les traiter comme les grands ; mais, si tout le monde participe, comment peut-on pratiquement organiser un véritable échange ?
On trouvera une réflexion sur les multiples formats auxquels les uns et les autres ont pensé ICI sur le site Agoravox. Voir aussi le billet de Gilles Klein sur pointblog qui pose 4 bonnes questions au sujet des débats. Thierry Crouzet a même suggéré un débat sous la forme d’un speed-dating [heureusement qu’il n’y a pas eu autant de candidats que TC le souhaitait lorsqu'il critiquait le système des parrainages:-)].

On a beau tourner le problème sous tous les angles, si l’on veut être juste et réaliste, il n’y a qu’une seule solution: un « débat » à douze au cours duquel chaque candidat répondrait successivement aux mêmes questions posées par des journalistes ou des citoyens (soit une douzaine de minutes par candidat pour une débat de 3 heures). C’est la formule qui a été à plusieurs reprises utilisée aux Etats-Unis lors des primaires démocrates ou républicaines.

Evidemment, c’est pas très folichon : cela ressemble plus à une juxtaposition de discours qu’ à un véritable débat (au sens d’échange contradictoire d’arguments). Et si cette formule est acceptée par tous les candidats, plus besoin de l’internet.

Vers le débat du second tour
Puisqu’il n’y aura très probablement pas de débat avant le premier tour, on peut se préparer au débat télévisé du second tour.
Il s’agit d’un objet politique rare puisqu’en cinquante ans de cinquième République, nous n’avons eu que quatre débats de ce type. La France a été, en 1974, l’un des premiers pays à diffuser un débat télévisé entre les candidats à la présidence. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les Etats-Unis n’ont pas été beaucoup plus en avance en la matière. Certes, en 1960, une première série de débats télévisés entre les candidats démocrate et républicain à la présidence, John Kennedy et Richard Nixon, eut lieu en 1960. Mais la pratique fut ensuite interrompue (1) et ne reprit qu’en 1976, non sans difficultés. En Europe, les grands débats télévisés entre leaders de coalitions politiques ne sont pas systématiques. C’est seulement lors des élections de 2002 qu’un débat télévisé fut organisé pour la première fois en Allemagne entre les candidats à la chancellerie. Et en Grande-Bretagne, cette pratique n’est pas encore entrée dans les mœurs bien qu’elle soit régulièrement souhaitée.

Ces débats sont très prisés par les électeurs et recueillent des audiences considérables (23 millions pour le débat de 1974 diffusé il est vrai sur les trois chaînes; presque 17 millions pour le dernier débat en 1995). Ils donnent lieu à des échanges de grande intensité et aussi aux fameuses petites phrases dont on se souviendra longtemps après l’élection.

En 1974, on se rappelle ainsi que Valéry Giscard d’Estaing avait touché un point faible de François Mitterrand en le qualifiant « d’homme du passé ». Visiblement, la formule avait été soigneusement préparée car VGE martela constamment ce thème en reprochant à de nombreuses reprises à son adversaire de se référer à la France d’avant et d’avoir peur de se projeter dans le futur avec des idées neuves.

On a moins noté en revanche un autre moment du débat (29eme minute) lorsque VGE s’adressa à FM en lui parlant de Clermont-Ferrand , « une ville qui vous connaît et me connaît bien ». Mais pourquoi donc mentionner Clermont-Ferrand ? Jean-François Balmer, qui en ce moment « rejoue » avec Jacques Weber les débats de 1974 et 1981 au Théâtre de la Madeleine, m’a récemment donné la clef de cette petite énigme : c’est la ville dont est originaire Anne Pingeot. Et on peut imaginer que, de la part de VGE, l’allusion n’était pas fortuite mais bien destinée à déstabiliser FM (2), ou au moins à lui faire comprendre qu'il était au courant de sa vie afective.
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(1) Les présidents sortants rechignant à débattre avec leur adversaire et, aussi, en raison de la réglementation audiovisuelle sur l'égalité entre candidats.
(2) Rapporté également par Ariane Chemin et Géraldine Catalano dans leur ouvrage sur Mitterrand
Une Famille au secret (Stock, 2005)

A voir ou revoir : Les débats du second tour de 1974 à 1995 sur le DVD produit par l’INA.

vendredi 6 avril 2007

Les Guignols influenceront-ils l'élection?

Après l’élection présidentielle de 1995, on a parfois dit que les Guignols de l’info avaient contribué à la victoire de Jacques Chirac en le rendant sympathique. Aujourd’hui, on s’interroge de la même façon : les Guignols vont-ils influencer l’élection présidentielle en rendant Sarkozy antipathique ?

La caricature politique est une forme particulière de commentaire. Elle tire sa force de son accessibilité (un dessin est plus facilement compris qu’un discours), de l’économie de moyens (une marionnette remplace de longues explications), de la simplification de la réalité (la caricature grossit certains aspects des choses et en oblitère délibérément d’autres). En ayant recours à l’humour, la caricature a une double fonction : elle procure du plaisir et met le public en bonne disposition ; elle autorise des propos qui ne seraient pas acceptables autrement.


Qui regarde les Guignols ?

En cette période de campagne électorale, les Guignols sont regardés chaque jour par 2,5 à 3 millions de téléspectateurs (1). On sait que leur public est assez typé : jeune (plus de la moitié des téléspectateurs ont moins de 35 ans), masculin (plus de 2/3 d’hommes), plus diplômé que le reste de la population (40% ont au moins un niveau Bac + 2), sensiblement plus intéressé par la politique que la moyenne des électeurs.
C’est aussi un public plutôt anti-Sarko : 58,5% de ceux qui regardent Canal Plus entre 19h et 20h30 répondent qu'ils sont tout à fait d’accord avec la proposition "Nicolas Sarkozy est inquiétant" (contre 17,5% de ceux qui regardent le 20h de TF1 et 34% de ceux qui regardent le 20h de France 2 (2).
Mais, l’audience des Guignols va sans doute bien au delà des télépectateurs qui sont devant leur écran, car on se raconte souvent entre amis ou collègues les caricatures ou les séquences les plus marquantes de l’émission.

Les Guignols influencent les gens : oui, mais les autres !
En 1995, lors d’une enquête, on avait demandé aux électeurs français s’ils pensaient que les Guignols avaient une influence sur le vote des gens. Réponse : oui à 56% (22% vraiment et 34% un peu). Mais lorsqu’on avait demandé à ces mêmes personnes si les Guignols avaient une influence sur leur propre vote, on n’avait plus que 12% de oui (3).
Ce résultat est consistant avec de nombreuses enquêtes : beaucoup de gens pensent que les médias ont un fort impact sur les autres, mais pas sur eux-mêmes personnellement.

Ce qui ne signifie pas que les Guignols n’ont aucune influence.
Ils sont une des multiples sources d’information qui contribuent à façonner l’image des candidats. Mais pas la seule : le vote est un processus complexe qui résulte à la fois du milieu social auquel on appartient – et parfois de traditions familiales –, des positions des candidats sur certaines questions qui nous tiennent à cœur ou encore de notre appréciation de leur personnalité en fonction de leurs comportement ou déclarations à des moments clefs de la vie politique.

En général, les informations que nous recevons au cours de la campagne n’affectent que modérément nos intentions de vote. Elles jouent surtout sur le choix d’un candidat à l’intérieur d’un camp politique ou sur notre intention de participer ou non au scrutin.
Nos orientations politiques préalables jouent en permanence comme un puissant filtre qui nous conduit à écarter les informations défavorables aux candidats que nous aimons bien ou à davantage retenir celles qui confortent nos convictions. Mais il arrive parfois qu’un événement particulièrement fort survient lors de la campagne électorale qui nous amène à modifier substantiellement nos évaluations des candidats.

Sources:
(1)Médiamétrie, semaine du 26 mars au 1er avril 2007. Le 28 mars, l'audience a été ainsi de 5,2% (1 point = 560 000 téléspectateurs).
(2) Baromètre politique du CEVIPOF, 4 eme vague.
(3) Sondage Louis Harris réalisé le 9 février 1995 auprès d'un échantillon représentatif des personnes âgées de 18 ans et plus.



Plus sur les images des candidats et les effets des médias?

L'ouvrage Comment devient-on président(e) de la république? Les stratégies des candidats (Robert Laffont).
Notamment chapitre 6 qui analyse comment se forment les images des candidats et chapitre 7 qui explique ce que nous savons (et pourqoi nous en savons si peu) sur les effets des médias.


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vendredi 30 mars 2007

Les médias et l'élection présidentielle

Le rôle des médias dans l'élection présidentielle 2007: quels effets sur les évaluations politiques des électeurs?

C'est le thème qui sera débattu le 2 avril de 17h à 19h dans le cadre des Lundis du CEVIPOF avec:
- Etienne Moujeotte, vice-président de TF1,
- Denis Muzet, directeur de l'Institut Médiascopie et de l'Observatoire du Débat public,
- Thierry Vedel,
chercheur au CEVIPOF.
Débat animé par Pascal Perrineau, directeur du CEVIPOF.

Cela se passe au CEVIPOF, 98 rue de l'Université, 75007 Paris. (Métro: Solférino). Ouvert au public mais il faut s'inscrire auprès de Marcelle Bourbier.

Illustration: couverture de l'Atlas électoral, qui vote quoi, où, comment..., ouvrage collectif des chercheurs du CEVIPOF.

A venir sur ce blog:
- Les Guignols de l'info feront-ils l'élection?
- Les théories sur le pouvoir des médias: pourquoi nous savons si peu de choses sur l'influence des médias.

mercredi 28 mars 2007

Où sont donc passées les grandes affiches politiques?

Si vous ne l'avez jamais vue, vous en avez au moins entendu parler. "La force tranquille" est sans doute l'une des plus célèbres affiches politiques françaises et a été déployée sur des milliers de panneaux commerciaux lors de la campagne présidentielle de 1981. Mais depuis la campagne de 1995, les grandes affiches politiques ont quasiment disparu. Voici pourquoi.

Les affiches sont, à côté des meetings, l'un des plus anciens outils de propagande politique. Au 19eme siècle, elles étaient souvent monochromes et surtout composées de textes. L’art de l’affiche politique s’est ensuite sophistiqué - au moins sur le plan technique - à partir de la première guerre mondiale. Les affiches ont davantage fait appel à des dessins et illustrations, se sont appuyées sur des typographies et des couleurs choisies pour frapper l’œil, et ont été organisées autour de slogans (1). Les affiches utilisées lors des campagnes présidentielles sont d’une grande sobriété. Elles font essentiellement apparaître la nom du candidat, sa photo et son slogan et ce contenu est décliné sous trois formes.


Trois types d'affiches lors des campagnes présidentielles

Il y a d’abord les grandes affiches destinées aux panneaux commerciaux (généralement 3X4 mètres). Constituant de la publicité politique, cet affichage commercial n’est autorisé que durant une partie de la campagne. Le code électoral (article 52-1) interdit en effet la publicité politique sur toute forme de support durant les trois mois précédents précédant le 1er du mois du scrutin (concrètement depuis le 1er janvier 2007 pour l'élection en cours). Ne pouvant plus y recourir dans les derniers semaines de la campagne, quand ils pensent que ce serait le plus efficace, beaucoup de candidats préfèrent s’abstenir (d'autant plus que la règlementation sur le financement des campagnes, en instaurant puis abaissant des plafonds de dépenses, a obligé les candidats à diminuer leurs dépenses à partir de 1988). Seule Arlette Laguiller s'est offert en décembre 2006 une campagne d'affichage commercial, comme elle l'avait d'ailleurs fait en en 1995 et 2002, sur 15 000 emplacements pour un montant estimé d'1 million d'euros (soit presque le tiers de son budget total de campagne).














Durant la campagne électorale officielle (quinze jours avant le scrutin), les candidats ont également la possibilité d’apposer deux affiches sur les panneaux officiels situés devant chaque bureau de vote. L’une, au format 841 X 594 millimètres, est destinée à faire connaître leur programme ; l’autre, au format 297 X 420 millimètres, à annoncer leurs réunions publiques. L'impression et les frais d'apposition de ces affiches dites officielles sont remboursés par l’Etat, à condition qu'elles soient de qualité écologique (2).


Tenir les murs

Il y a enfin l’affichage dit sauvage, hors les panneaux commerciaux ou officiels. Celui-ci est en principe interdit durant les trois derniers mois de la campagne, mais il persiste néanmoins. L’impact de cet affichage sauvage, effectué en général par des militants bénévoles soutenant les candidats, est très incertain. Les affiches apposées de cette façon ont une durée de vie très courte, car elles sont fréquemment recouvertes ou arrachées par les adversaires. Celles qui subsistent sont parfois détournées par des inscriptions ou des papillons ajoutés qui modifient le sens du slogan. Ainsi, en 1981, l’affiche de VGE « Il faut un Président à la France » a inspiré nombre de plaisantins ou d’opposants, le détournement le plus simple consistant à ajouter une bulle faisant dire « Mitterrand » au Président sortant. Enfin, l’influence des affiches sur les électeurs n’a jamais été démontrée.
Comment alors expliquer la persistance de l’affiche sauvage ? Celui-ci constitue sans doute un rite politique qui remplit des fonctions symboliques et socio-psychologiques. « Tenir les murs d’un quartier », suivant la formule utilisée par les afficheurs politiques, c’est marquer son territoire et ses zones d'influence et indiquer à ses adversaires sa puissance militante. L’affichage sauvage constitue également une sorte d’épreuve d’initiation à laquelle on confronte les nouveaux adhérents d’un parti pour tester leur engagement et leur détermination. Il contribue enfin à renforcer la cohésion et la solidarité des équipes militantes sur le terrain.

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(1) Quatre codes définissent au total une affiche : le code chromatique (couleurs) ; le code typographique (caractères du texte) ; le code photographique (adrage de la photo) ; le code morphologique (mise en page globale). Voir : Gourevitch J.-P., L'image en politique. De Luther à Internet et de l'affiche au clip. Paris: Hachette, 1998.
(2) Arrêté du 2 mars 2007. L'impression des grandes affiches officielles est remboursée pour un montant maximal de 0,18 euro par unité et leurs frais d'apposition pour 2,20 euros par unité.

A signaler:
- "Je m' voyais déjà". L’image du candidat à l’élection présidentielle, 1848–2007. Une exposition qui présente des affiches politiques et montre notamment les figures des candidats qu'elles offrent: "le tribun, le père, le chef, le professeur, l’ami(e) et la star". Au Passage de Retz, du 22 mars au 13 mai 2007.
(Le commissaire de cette exposition est Laurent Gervereau à qui l'on doit de nombreux ouvrages sur les affiches politiques, notamment le très beau Terroriser, manipuler, convaincre! Paris: Somogy, 1996).

- Une très intéressante (et engagée) analyse rétrospective d'affiches politiques sur le blog ulfablabla ( à qui j'emprunte l'affiche de Bové détournant malicieusement celle de Le Pen - et qui, semble-t-il, n'est pas une affiche officielle de Bové).


Ce texte est un extrait de Comment devient-on président(e) de la république? Les stratégies des candidats (Robert Laffont).
Vous trouverez d'autres éléments sur les moyens de communication utilisés par les candidats pour diffuser leur message dans le chapitre 5 de cet ouvrage.

lundi 26 mars 2007

Comment trouver le programme de Nicolas Sarkozy?

NB: Ce billet a été publié le 26 mars. Depuis le 30 mars, le programme de Nicolas Sarkozy, organisé en 15 grandes propositions (de "Mettre fin à l'impuissance publique" à "Fiers d'être Français") est apparu sur son site web. Il est téléchargeable en format PDF ICI.

Sur internet, on trouve tout ... ou presque.

Que se passe-t-il, par exemple, lorsqu'on cherche le programme des quatre candidats actuellement en tête dans les sondages sur leurs sites respectifs?

Sur le site de Ségolène Royal, on trouve aisément les 100 propositions du pacte présidentiel de la candidate, regroupées en 9 ensembles thématiques (de la confiance retrouvée à une république nouvelle). Les propositions sont disponibles en ligne ou en téléchargement en format PDF et toutes présentées selon le même schéma: remontée des débats, enjeux (en une ou deux phrases) et les propositions proprement dites, numérotées de 1 à 100.

Sur le site de François Bayrou, en cliquant sur la bandeau de la première page, on accède à plus d'une centaine de mots-clefs, qui permettent d'accéder aux propositions correspondantes du candidat. Dans la plupart des cas, il s'agit d'extraits de discours (et on peut parfois visionner la vidéo correspondante). Apparemment cette liste de mots-clefs évolue encore (les dernières propositions ajoutées étant soulignées). A noter: la possibilité de commenter chaque proposition (la plus commentée étant le mot-clef Ecole avec 469 commentaires au 26 mars 18h, suivi par le mot-clef Homoparentalité avec 376 commentaires, Le Liban n'obtenant lui que 5 commentaires).

Sur le site de Jean-Marie Le Pen, la page d'accueil propose d'emblée une liste de 13 discours programmatiques. Le bandeau supérieur fournit en outre un lien vers Le programme qui se présente sous la forme de 25 imagettes thématiques (dont l'ordre est très intéressant puisque cela commence par Immigration, Sécurité et justice, Sécurité sociale, Santé, Famille et enfance). Chaque imagette ouvre sur un long texte toujours organisé en deux parties: le constat; les mesures. On notera que le coût de celles-ci est systématiquement mentionné.


Nicolas Sarkozy n'aurait-il pas de programme?

Sur le site de Nicolas Sarkozy, la recherche du programme du candidat est, de prime abord, plus décevante. Le bandeau supérieur du site comporte bien une rubrique "Ce que je vous propose". Celle-ci ouvre sur un série de 9 engagements formulés sous la forme "Je veux être le Président... (du pouvoir d'achat, de la valeur travail, etc.). On peut alors télécharger une double page PDF qui, après une phrase rappelant l'orientation du candidat, propose pour l'essentiel de nombreux, mais bien courts, extraits de discours du candidat (certains remontant à 2004).
Il s'agit plus de grands principes que de propositions ou de mesures telles que celles présentées par les trois autres candidats. Nicolas Sarkozy n'aurait-il pas de programme?

En fait, les choses sont un peu plus compliquées. Il y a bien un programme, mais on trouve celui-ci non pas sur le site de Nicolas Sarkozy mais sur le site de l'UMP. Et pour y arriver, il faut un peu fureter: d'abord cliquer dans la colonne de droite sur le lien "Législatives 2007. Le projet, les candidats"; puis, dans la page qui s'ouvre, cliquer sur le lien "Le projet" dans le bandeau supérieur. On peut alors télécharger un document PDF (ou en format e-book) présentant en 70 pages "Le contrat de législature de l'UMP pour 2007-2012". Un chiffrage du projet en deux pages est également proposé.

Ce surf peut apparaître déroutant à ceux qui, ayant aisément accédé aux programmes des autres candidats, voudraient faire de même pour Nicolas Sarkozy. Mais, au fond, ne reflète-t-il pas la conception gaulliste de la fonction présidentielle: le Président est celui qui indique les grandes orientations, à charge pour les partis de mettre en oeuvre les mesures nécessaires? On attendait Nicolas Sarkozy comme un Président capitaine. Peut-être sera-t-il finalement un Président arbitre...

Addendum du 28 mars: Plusieurs lecteurs font remarquer, à juste titre, qu'il existe un Abécédaire des propositions de Nicolas Sarkozy, qu'on peut consulter soit de A à Z, soit au hasard. La présentation des propositions se rapproche ici de celle de François Bayrou et ouvre sur des extraits de discours ou d'interviews. Mais la bizarrerie subsiste: pourquoi mettre les propositions de Nicolas Sarkozy seulement sur le site de l'UMP et non sur le site du candidat?


PS: Quant à ceux qui ne veulent pas se fatiguer à naviguer entre plusieurs sites, ils trouveront sur l'internet plusieurs comparateurs de programmes, comme celui proposé par Votons.info, à la fois simple, pratique et très bien documenté.
Ou encore
celui du journal Le Monde, plus sophistiqué dans la forme, mais qui ne permet de comparer que deux candidats (et non plusieurs comme Votons.info).
Et ceux qui sont très pressés, et d'humeur blagueuse, peuvent aller sur comparer.com qui compare les candidats sur un mode express et binaire (pour ou contre) en fonction de leurs positions sur quelques questions plus ou moins essentielles (de l'autorisation de fumer dans les lieux publics à la discrimination positive ou la peine de mort en passant par la légalisation des drogues douces).

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dimanche 25 mars 2007

A quoi servent les meetings?


Les réunions publiques, de la rencontre entre un candidat et quelques dizaines d’électeurs dans les préaux d’école aux grands meetings rassemblant plusieurs dizaines de milliers de personnes en passant par les banquets républicains ou les prises de parole devant un groupe de travailleurs, font partie du répertoire de la communication politique depuis plus d’un siècle et demi.

Toute campagne présidentielle comprend de nombreuses réunions publiques et tous les candidats consacrent des budgets parfois substantiels à cette forme de communication. Lors de la campagne présidentielle de 2002, les réunions publiques ont représenté en moyenne 28% des dépenses des candidats, et parfois bien davantage (40 % ou plus pour Arlette Laguiller, ce qui surprend peu, mais aussi Jacques Chirac et Christine Taubira) (1). Certains candidats, notamment les petits, participent à plusieurs dizaines de meetings dans les deux derniers mois de la campagne.


L’évolution des meetings lors des présidentielles

Depuis une quarantaine d’années, on peut noter deux tendances dans la forme des réunions publiques organisées lors des présidentielles.
Jusqu’à la fin des années 1980, les grands candidats ont privilégié les très grands meetings rassemblant jusqu’à 40 ou 50 000 personnes (notamment dans des stades). En 1974 et 1981, une véritable compétition, suivie de semaine en semaine par les médias, s’était même instaurée entre Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand, le nombre de participants étant vu comme un indicateur de la popularité de chaque candidat.
Depuis 1988, les candidats tendent à organiser des réunions de taille plus réduite. Plutôt que le nombre de personnes assistant à la réunion, ils s’efforcent de mettre en valeur le thème de leur intervention, chaque réunion permettant de décliner, en fonction de la ville ou de la région où elle a lieu ou bien en fonction de la composition de l’auditoire, un aspect particulier du programme du candidat (2). La législation sur le financement des campagnes est également un facteur qui a conduit certains candidats à réduire le nombre de leurs meetings. Les candidats ont enfin le souci de recourir à des modes de communication plus modestes, qui symbolisent leur proximité avec les électeurs. En 1995, Jacques Chirac avait ainsi commencé sa campagne par de petites réunions lui permettant de dialoguer avec la société civile. De la même façon, les toutes premières réunions publiques de Ségolène Royal ont été conçues pour souligner combien elle était au cœur des préoccupations des gens : la candidate socialiste est ainsi intervenue non pas depuis une tribune, mais debout au milieu d’auditeurs assis en cercle autour d’elle.

Deuxième grande évolution : les réunions électorales présidentielles sont aujourd’hui davantage organisées pour donner lieu à des images pour les journaux télévisés qu’à l’intention des personnes qui sont présentes sur place. L’entrée des candidats est calée sur les horaires des journaux télévisés. Les décors, les éclairages et les tribunes sont conçus pour bien passer à l’écran. De jeunes militants sont placés aux premiers rangs pour souligner le soutien dont bénéficie le candidat. On donne aux participants des pancartes, des banderoles, des drapeaux qui amplifient la masse de la foule et témoignent de son enthousiasme. Dans certains cas, les images mêmes du meeting sont produites par l'équipe du candidat et fournies aux chaînes de télévision qui n'ont pas l'autorisation de capter leurs propres images.


Une spectacularisation de la politique ?

Cette construction des réunions publiques comme objet télévisuel ne témoigne pas forcément d’une plus grande spectacularisation de la vie politique… car les réunions politiques en public ont toujours comporté une dimension spectaculaire.
Lors des campagnes législatives de la fin du 19eme siècle, les réunions étaient contradictoires et, à la manière d’un match politique, opposaient plusieurs candidats lors de joutes oratoires (3) . Les banquets républicains du début du 20eme siècle, chers aux Radicaux, étaient de grands moments de réjouissance où l’on chantait et se racontait des blagues. Les meetings du Front populaire étaient des spectacles au sens propre du terme. Des chanteurs, chorales ou musiciens y participaient ; on demandait à des artistes plasticiens de concevoir les décors et on scénarisait leur déroulement. Ce qui a changé avec le développement de la télévision, c’est que le spectacle qu’ont toujours été les réunions politiques est désormais conçu pour un public qui n’est pas là, et non plus pour le public présent physiquement qui, lui, est devenu une des composantes du spectacle, acteur et non plus spectateur.

Les meetings sont-ils utiles ?


On peut se demander pourquoi les candidats, alors qu’ils peuvent toucher gratuitement des millions de personnes via les médias, persistent à utiliser cette forme de communication – coûteuse, lourde à organiser, et n’intéressant qu’une infime partie des électeurs (les enquêtes montrent que moins de 10% des électeurs assistent à un meeting durant la campagne). On peut trouver de multiples raisons à cela.
Les réunions publiques sont des sortes de grandes fêtes qui renforcent la cohésion des équipes de campagne et stimulent l’engagement des militants ou des sympathisants (qui constituent l’essentiel du public). Autre raison : les réunions publiques fournissent de belles images, celles d’un démocratie vivante. Elles symbolisent la communion du candidat avec le peuple. Loin de la communication froide des studios de radio ou de télévision, les réunions donnent de la chair et de la vie à la communication des candidats, la rendent plus attrayante et en démultiplient les effets. Dès lors, les sommes parfois importantes qui sont consacrées aux réunions publiques peuvent s’assimiler à un investissement publicitaire. Leur coût ( qui peut atteindre les 500 000 euros pour un meeting rassemblant plusieurs dizaines de milliers de personnes) doit être rapporté non au nombre de personnes présentes sur place mais aux retombées médiatiques qu’elles génèrent. Enfin, les candidats tiennent des réunions publiques tout simplement parce qu’ils aiment cela. Parler devant une vaste audience est une expérience exaltante, de l’avis de tous ceux qui l’ont vécue. Les candidats sont souvent transcendés, et leur discours gagne en force. François Mitterrand prenait une autre dimension lorsqu’il parlait devant une large assemblée. Et même les candidats qui ne sont pas forcément de très grands orateurs en public ne résistent pas à ces moments délicieux qui leur donnent le sentiment d’être portés par la foule et d’être entendus.



Ce texte est un extrait de Comment devient-on président(e) de la république? Les stratégies des candidats (Robert Laffont).
Vous trouverez d'autres éléments sur les moyens de communication utilisés par les candidats pour diffuser leur message dans le chapitre 5 de cet ouvrage.

Légendes et crédits photo:
- Meeting de F. Bayrou à Annecy le 8 mars 2007 (depuis le site du candidat)
- Banquet républicain sous la révolution (depuis le site du Sénat).
- Meeting de MG. Buffet au Zenith à Paris le 23 janvier 2007 (photo Julien
Foucher).
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(1) Source : Comptes de campagne publiés par le Conseil constitutionnel.
(2) Cette planification thématique des réunions publiques a été cependant pratiquée dès 1965, tout particulièrement par Jean Lecanuet.
(3) Voir M. Offerlé, Un homme, une voix? Histoire du suffrage universel. Paris: Gallimard, 2002. Michel Offerlé décrit la réunion électorale comme une forme de loisir de quartier où l’on vient parfois en famille (p. 89-91).

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jeudi 15 mars 2007

Un dimanche au bureau de vote

L'organisation d'un scrutin comme celui de la présidentielle réclame une impressionnante logistique. Avant l'élection, des commissions électorales sont mises en place dans chaque département afin d'envoyer à chaque électeur les professions de foi et les bulletins de vote. De leur côté, les communes, après avoir mis à jour les listes électorales, doivent installer des panneaux destinés aux affiches officielles des candidats et mettre éventuellement à leur disposition des salles pour leur réunions publiques. Enfin, pour permettre à plus de 42 millions d'électeurs de voter le 22 avril, ce seront quelque 65 000 bureaux de vote qui seront ouverts et plus de 200 000 personnes qui seront mobilisées. Au total, un scrutin comme celui de la présidentielle coûte plus de 200 millions d'euros à la collectivité, un montant qui globalement peut paraître considérable, mais qui, par électeur, représente un coût de moins de 5 euros.

Pour faire le point sur les modalités pratiques et organisationelles du vote, un colloque "Un dimanche au bureau de vote" est organisé le 5 avril par le Centre d'analyse stratégiques, organisme rattaché au Premier ministre: "de la mobilisation de l’administration communale au problème de la mal-inscription sur les listes électorales, en passant par l’expérimentation de nouvelles façons de voter", il proposera les analyses et réflexions de chercheurs, d' acteurs politiques, de militants associatifs et de responsables administratifs.

A noter tout particulièrement la session "L'accès au bureau de vote" durant laquelle interviendra Olivier Ihl qui traitera des rituels du vote ainsi que la session "Expérimenter" durant laquelle on parlera du vote électronique.
En 2007, environ 1 million d'électeurs votera sur des machines à voter (le vote par internet restant exclu en france), et cela suscite pas mal de remous. (Je reviendrai sur ce sujet dans un prochain billet).

Pour assister au colloque, il faut s'inscrire auprès de Nathalie Guichard avant le 26 mars.

Plus sur le coût de l'élection présidentielle: CDPR? chapitre 8, p. 209-231.
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Deux autres événements intéressants:

28 mars de 8h30 à 10h (auto-pub): Débat autour du livre Comment devient-on président(e) de la République, en présence de l'auteur avec Jacques Gerstlé (Université de Paris 1), Patrick Jarreau (Le Monde) et Philippe Lapousterle (conseiller communication de François Bayrou).
au CEVIPOF, 98 rue de l'Université, 75007 Paris. (Invitation ICI)

29 mars: Journée d'étude sur "Les campagnes électorales de 1848 à nos jours", organisée au Sénat par le Comité d'Histoire parlementaire et politique (CHPP). Insrciption obligatoire auprès de Ludivine Vanthournout



mardi 13 mars 2007

Tout va très bien, Madame Royal: langue de bois ou erreur cognitive?

Etonnant entreien de Jean-Louis Bianco, co-directeur de la campagne de Ségolène Royal, dans Le Journal du Dimanche du 11 mars (et dont on trouvera des extraits ICI à partir d'une dépêche AP - l'article n'étant pas en ligne sur le site du JDD).

En substance: tout va très bien. Inutile d'infléchir, en fonction des derniers développements de la campagne et des indications des sondages, la stratégie de Ségolène Royal. Son message passe d'ailleurs très bien et "il n'y a jamais eu autant de monde dans les meetings et réunions publiques", (ce qui est sans doute vrai et s'observe pour tous les candidats car, cette année, l'intérêt pour la campagne est nettement plus fort qu'en 2002). Enfin, Jean-Louis Bianco nie que certains électeurs socialistes puissent être séduits par François Bayrou, estimant que les médias ont créé "un effet de loupe et l'ont mis à la mode".

Je ne sais pas comment il faut lire cet entretien. Comme une illustration de la langue de bois, cette parole rigidifiée qui "scotche" les reponsables politiques à la ligne officielle de leur parti et les empêche de dire ce qu'ils pensent vraiment.
Ou, et c'est sans doute pire, comme la résultante d'une erreur cognitive, c'est à dire d'une incapacité à s'affranchir du schéma qu'on a adopté pour interpréter le monde qui nous entoure, ce qui du coup empêche de (sa)voir ce qui se passe vraiment. On reste prisonnier du cadre initial et on est incapable de percevoir ce qui n'est pas dans le cadre. (Par exemple, pour comprendre le dessin d'une main qui dessine une main il faut sortir du cadre et se rendre compte qu'il y a une troisième main, celle la personne "réelle" qui a dessiné ces deux mains).

En 2002, les socialistes avaient déjà été victimes d'une erreur cognitive particulière: la pensée en tunnel. Lionel Jospin et son équipe étaient tellement sûrs d'être au second tour qu'ils étaient aveugles aux événements conditionnant le premier tour. Ils ne voyaient que le bout du tunel (la campagne après le 1er tour) et ne voyaient pas ce qu'il y avait dans le tunnel (la campagne du 1er tour).

Plus sur ce sujet: CDPR?, chapitre 3

mardi 6 mars 2007

Stratégies de campagne

Petit retour sur les stratégies de campagne menées jusqu'ici par les 4 "grands" candidats.

Une stratégie de campagne c'est la combinaison de trois types d'activités - politiques (ou programmatiques), communicationnelles et logistiques - autour d'un candidat. Pour analyser les stratégies des candidats, il faut autant examiner les actions qu'ils ont engagées dans chaque domaine que leur capacité à les coordonner.


La machine Sarkozy et ses fragilités

De ce point de vue, c'est sans doute la campagne de Nicolas Sarkozy qui, jusqu'à présent, peut le plus impressionner. Son appareil de campagne apparaît bien outillé sur le plan programmatique et fonctionne bien sur le plan logistique (les relations entre les trois pôles sur lesquels Nicolas Sarkozy s'appuie - le ministère de l'Intérieur, l'UMP et son équipe de campagne - étant plutôt harmonieuses).

NS est surtout particulièrement offensif en matière de communication : forte occupation de l'espace médiatique par la multiplication d'événements et de déclarations qui fournissent régulièrement de la matière fraîche aux journalistes ; réactivité aux initiatives de ses adversaires grâce à un suivi constant de l'actualité assuré par une cellule de veille ; déclinaison coordonnée et répétée du message du candidat par un groupe de porte-paroles et de parlementaires, suivant le principe du « stay on message » appliqué dans les campagnes de Tony Blair. La stratégie de Nicolas Sarkozy illustre bien les évolutions de la communication politique moderne : centralisation des actions, spécialisation des rôles, et professionnalisation des compétences.

On a néanmoins assez peu relevé le changement de cap opéré fin décembre par le candidat de l'UMP. Durant une grande partie de l'année 2006, Nicolas Sarkozy a axé son message sur le thème de la rupture et de « la France d'après » et pris des positions en décalage avec la tradition gaulliste. Il s'agissait sans doute de désamorcer préventivement les attaques menées sur le bilan du gouvernement auquel il appartient (point sur lequel ont souvent achoppé les premiers ministres en fonction qui se sont présentés à l'élection présidentielle). Depuis janvier, Nicolas Sarkozy a amendé son programme et retenu un slogan moins flamboyant. Cette réorientation, sans doute nécessaire pour assurer la cohésion politique de l'UMP et rassurer certaines parties de son électorat, témoigne d'une grande capacité d'adaptation. Mais elle a aussi brouillé quelque peu le message de Nicolas Sarkozy et on aperçoit désormais moins bien l'axe majeur qui structure sa campagne.
L'autre fragilité de NS, c'est le risque d'usure. La machine tourne à plein depuis de nombreux mois et on a parfois le sentiment que le candidat nous a déjà presque tout dit.


Ségolène Royal: une erreur cognitive?

Par contraste, la stratégie de Ségolène Royal est apparue plus hésitante. L'équipe de campagne a rencontré au moins trois problèmes.
Le plus manifeste est un manque de coordination entre l'état-major de la candidate socialiste et l'appareil du PS. Les ressources de ce dernier n'ont pas été suffisamment mises à profit, d'où une tendance à la démobilisation chez de nombreux responsables, militants et experts socialistes, sans compter quelques dysfonctionnements dans l'organisation matérielle de la campagne.

Deuxième difficulté : la temporalité lente de campagne choisie par Ségolène Royal s'est heurtée à la temporalité plus rapide des médias. Alors que la candidate socialiste était toujours dans une phase d'écoute, les médias étaient déjà passés dans une phase de comparaison et d'évaluation des programmes. D'où un sentiment d'absence de projet de la part de Ségolène Royal.
Enfin, on peut être surpris par la communication peu offensive de l'équipe de campagne de Ségolène Royal. Celle-ci s'est surtout attachée à se défendre contre les attaques - par exemple après sa déclaration sur le Québec, ou sur le coût de son programme après le discours de Villepinte - plus qu'à questionner les positions de ses adversaires.

Plus généralement, on a l'impression que l'équipe de Ségolène Royal est restée prisonnière des schémas cognitifs de ses précédentes victoires électorales (les régionales de mars 2004 et les primaires du PS en novembre 2006) et n'a pas pris toute la mesure de la complexité et de la dimension conflictuelle du nouvel environnement politique dans lequel elle devait opérer. Comme si le changement d'échelle qu'impliquait la campagne présidentielle n'avait pas été bien perçu, ainsi qu'en atteste le sous-dimensionnement initial de l'équipe de campagne de Ségolène Royal.
La réorganisation de l'équipe de campagne intervenue fin février s'efforce de répondre à ces difficultés. Symboliquement, elle témoigne de la capacité de Ségolène Royal à réaliser les compromis nécessaires et est de nature à remobiliser l'électorat de gauche. Opérationnellement, Ségolène Royal pourra s'appuyer sur des leaders socialistes expérimentés et capables de décliner plus offensivement son message.


Bayrou: l'image de l'homme tranquille

Comme on le sait, François Bayrou a su s'insérer dans le débat électoral en questionnant l'indépendance des médias. Par delà la réalité du problème et les convictions sincères du candidat centriste sur le sujet, cette stratégie s'est avérée habile : elle a contribué le distinguer de ses adversaires mais aussi à capter l'attention des médias en jouant à la fois de leur tendance au narcissisme et de la concurrence nouvelle entre les médias traditionnels et un Internet, supposé plus émancipé.

Ce qui me frappe dans la stratégie de François Bayrou, ce n'est pas tant les innovations dans son dispositif de campagne, au demeurant plus modeste que celui de ses adversaires et traditionnellement assez décentralisé, ou la nouveauté radicale de son discours (qui s'inscrit dans la tradition idéologique du centre droit) que la maturité de l'homme. Comme François Bayrou le répète lui-même, il a changé. On note chez lui une sorte de sérénité, qui lui permet d'avoir une relation plus paisible avec les médias et donne plus de force à son message.
Ce qui nous rappelle combien l'expérience compte dans une élection présidentielle. On a beau sophistiquer l'outillage des campagnes ou concevoir des stratégies de communication complexes, c'est aussi à partir de la personnalité du candidat que se construit une campagne.


La campagne traditionnelle de Le Pen

Quant à la stratégie de campagne de Jean-Marie Le Pen, elle peut apparaître plus souterraine, si on se fie à l'écho qu'en donnent les médias. Ceci est peut-être dû au fait que le Front national concentre pour l'instant ses énergies sur la collecte des parrainages (à laquelle il a déclaré consacrer un budget d'1 million d'euros).
Après un engagement tonitruant avec une série de 6 affiches, le candidat n'en continue pas moins de faire une campagne, qu'on peut qualifier de traditionelle, selon deux axes : en tenant régulièrement des meetings en province qui lui permettent de délivrer de grands discours programmatiques et de mobiliser ses sympathisants les plus engagés, toujours friands des prestations oratoires du chef ; en apparaissant régulièrement à la télévision, médium traditionnellement favorisé par le candidat du Front national car c'est celui qui lui permet de toucher le mieux son électorat.


Ce texte est extrait d'un entretien publié sur le site de l'IFOP.