
Après la survenance d’un accident ou d’un événement dramatique, les médias remarquent parfois que d’autres accidents ou événements du même type se produisent dans les jours ou semaines qui suivent. Ils évoquent alors une loi de séries, comme si tout à coup le malheur arrivait par grappe. Il semblerait qu’une force funeste fasse se crasher plus que d’ordinaire les avions commerciaux (août 2005), pousse soudain des chiens à attaquer mortellement des enfants (juin 2006), provoque une épidémie d’altercations violentes entre des enseignants et leurs élèves (automne 2007), ou conduise des parents à oublier leur bébé dans leur voiture (juillet 2008).
Mais ce que nous croyons être une série n’est dû qu’à notre façon de mal observer la réalité et le résultat de diverses erreurs de perception, ou biais cognitifs dans le langage savant. En voici quatre parmi les plus courants.
1) L’effet d’amorçage.
Lorsqu’un événement très spectaculaire se produit et suscite une certaine émotion, notre attention pour ce type d’événement est momentanément aiguisée. Ce biais nous affecte tous, mais il touche particulièrement les journalistes dans leur sélection des nouvelles. Ainsi, les médias nationaux s’intéressent en général peu à la quarantaine d’accidents de passage à niveau qui ont lieu chaque année. Mais si l’un d’entre eux est particulièrement médiatisé (en raison de ses circonstances, du nombre de victimes, voire même parce que l’actualité était creuse à ce moment là), les médias vont faire davantage attention aux dépêches rendant compte d’autres accidents de ce type, alors que ces dépêches auraient été jetées à la poubelle en temps normal.
(Accessoirement, les médias aiment d’autant plus l’idée d’une loi des séries qu’elle leur permet de transformer un événement en problème de société).
2) Le biais de confirmation (très proche du biais précédent et qui le renforce).
Pour tester la validité nos connaissances, croyances ou idées, nous avons généralement tendance à rechercher des éléments qui les confirment, et non pas des éléments qui les contredisent. Si, par exemple, nous sommes convaincus qu’il y a un réchauffement climatique, nous allons être enclins à la fois à davantage remarquer et mieux retenir les signes qui confirment ce phénomène, et à négliger bien d’autre signes qui le relativisent.
3) L’incapacité à évaluer correctement les statistiques.
Nous avons souvent du mal à interpréter correctement les probabilités, notamment parce que nous oublions la taille de la population de référence. Même si un événement a une probabilité d’occurrence extrêmement faible, il a des chances de se produire si on le rapporte à une population très nombreuse. Par exemple, en jouant à pile ou face, la probabilité d’obtenir pile dix fois de suite est de 0,0009765625 (1/2 à la puissance 10), grosso modo une sur mille. Mais, si des millions de personnes jouent en même temps à pile ou face, la série pile dix fois de suite se réalisera des dizaines de fois.
4) L’attente excessive d’étalement.
Nous avons tendance à penser que des événements aléatoires doivent se répartir de façon étalée et à peu près équidistante dans le temps. Or, par définition, le hasard n’est soumis à aucune règle. Par exemple, si nous effectuons de très nombreux tirages aléatoires de douze dates dans une année, il arrivera très souvent que plusieurs de ces dates ne soient éloignées que de quelques jours. (Sur 100 000 tirages, la moyenne des écarts minima entre deux dates sera de 2,65 jours alors qu’intuitivement beaucoup d’entre nous penserait qu’elle serait voisine de 25-30 jours).
Toutefois, à certaines époques de l’année, il y a bien une plus grande fréquence d’événements d’un type particulier … parce que ces événements sont liés aux caractéristiques d’une période (le climat ou la chaleur dans le cas des bébés oubliés dans les voitures ; l’augmentation du trafic aérien lors des vacances dans le cas des crashes d’avions charters, etc.)
Pour aller plus loin :
Gérald Bronner, Coïncidences. Nos représentations du hasard. Paris : Vuibert, 2007.
(Gérald Bronner, maître de conférences en sociologie à Paris IV, s’attache depuis de nombreuses années à déchiffrer les logiques de nos croyances).
Jean-Paul Delahaye, Les inattendus mathématiques. Paris : Belin, 2006 (d’où sont issus les chiffres sur l’attente excessive d’étalement).
lundi 11 août 2008
La loi des séries
lundi 9 avril 2007
Premier vote, premier baiser
Le premier vote c'est un peu comme le premier baiser: on s'en souvient toute sa vie...
Pour les jeunes gens qui accèdent à la citoyenneté – ils sont environ 800 000 chaque année – la première campagne électorale et le premier vote sont particulièrement marquants. Diverses enquêtes ont montré qu’à l’image des expériences que nous vivons dans notre enfance et qui structurent notre personnalité, le premier contact avec une élection conditionne durablement le rapport à la politique et le comportement électoral ultérieur.
Le fait d’avoir participé très tôt à une élection non seulement familiarise les individus avec cette forme d’expression et la rend naturelle; il accroît aussi les sentiments positifs à l’égard de la politique et l’engagement civique. Avoir vécu une campagne active et animée renforce le sentiment d’efficacité des citoyens et favorise une participation régulière aux élections. A l'inverse, si la première campagne que l'on a vécue a été sans enjeu, on a plus de chance de s'abstenir par la suite. C'est ce que montre Mark Franklin dans Voter Turnout and the Dynamics of Electoral Competition in Established Democracies since 1945 (Cambridge: Cambridge University Press, 2004).
Et Marie-Hélène, qu'on peut écouter ICI, le confirme: votant pour la première fois à l'élection présidentielle de 1969, elle a trouvé les résultats du premier tour "tellement pathétiques et lamentables" qu'elle a décidé de ne plus voter ensuite (mais elle s'est réinscrite pour l'élection 2007).
Ce témoignage fait partie d'un ensemble d'enregistrements audio qu'on trouvera sur le site Souvenirs de campagne, sur lequel chaque jour des électeurs ou des acteurs politiques racontent un souvenir d'une campagne présidentielle passée. Passionnant.
A venir sur ce blog:
- Débats sur les débats
- Les effets des médias sur l'élection: théorie de théories
- Machines pour savoir pour qui voter
mardi 13 mars 2007
Tout va très bien, Madame Royal: langue de bois ou erreur cognitive?
Etonnant entreien de Jean-Louis Bianco, co-directeur de la campagne de Ségolène Royal, dans Le Journal du Dimanche du 11 mars (et dont on trouvera des extraits ICI à partir d'une dépêche AP - l'article n'étant pas en ligne sur le site du JDD).
En substance: tout va très bien. Inutile d'infléchir, en fonction des derniers développements de la campagne et des indications des sondages, la stratégie de Ségolène Royal. Son message passe d'ailleurs très bien et "il n'y a jamais eu autant de monde dans les meetings et réunions publiques", (ce qui est sans doute vrai et s'observe pour tous les candidats car, cette année, l'intérêt pour la campagne est nettement plus fort qu'en 2002). Enfin, Jean-Louis Bianco nie que certains électeurs socialistes puissent être séduits par François Bayrou, estimant que les médias ont créé "un effet de loupe et l'ont mis à la mode".
Je ne sais pas comment il faut lire cet entretien. Comme une illustration de la langue de bois, cette parole rigidifiée qui "scotche" les reponsables politiques à la ligne officielle de leur parti et les empêche de dire ce qu'ils pensent vraiment.
Ou, et c'est sans doute pire, comme la résultante d'une erreur cognitive, c'est à dire d'une incapacité à s'affranchir du schéma qu'on a adopté pour interpréter le monde qui nous entoure, ce qui du coup empêche de (sa)voir ce qui se passe vraiment. On reste prisonnier du cadre initial et on est incapable de percevoir ce qui n'est pas dans le cadre. (Par exemple, pour comprendre le dessin d'une main qui dessine une main il faut sortir du cadre et se rendre compte qu'il y a une troisième main, celle la personne "réelle" qui a dessiné ces deux mains).
En 2002, les socialistes avaient déjà été victimes d'une erreur cognitive particulière: la pensée en tunnel. Lionel Jospin et son équipe étaient tellement sûrs d'être au second tour qu'ils étaient aveugles aux événements conditionnant le premier tour. Ils ne voyaient que le bout du tunel (la campagne après le 1er tour) et ne voyaient pas ce qu'il y avait dans le tunnel (la campagne du 1er tour).
Plus sur ce sujet: CDPR?, chapitre 3
jeudi 2 février 2006
Penser les émotions
Il pense que la décision du Président et du rapporteur de la Commission d’accepter, sans débat préalable, la présence des acquittés lors de cette audition est davantage guidée par « l’émotion soulevée par les propos des acquittés que par la réflexion ». Et il ajoute : « Or, ce que j'ai regretté à Saint-Omer, c'est justement l'ambiance désastreuse des débats dans l'enceinte de la cour d'assises. J'ai assisté à un véritable "dégueulis" — et je pèse mon mot — d'émotions, dont j'ai souffert pendant neuf semaines. Je désirais que l'on se situe au niveau des faits, ce fut rarement le cas. »
Considérer que les émotions parasitent la raison et empêchent l’analyse sereine des faits est très commun. Mais faut-il vraiment repousser nos émotions ? Nous empêchent-elles réellement de penser ?
Il y a des moments dans la vie sociale où la manifestation d’émotions est le seul comportement acceptable, et est même attendue. Ainsi, lorsqu’une catastrophe se produit, on attend de nos dirigeants politiques qu’il se rendent sur les lieux pour exprimer leur tristesse aux victimes ou à leurs parents. Et ceux qui ne le font pas – comme Dominique Voynet, alors Ministre de l’Environnement, lors de la marée noire de l’Erika fin 1999 – sont vivement critiqués.
Mais nos émotions ne sont pas seulement nécessaires au lien social, et constitutives de cette intelligence affective sans laquelle nous ne pouvons pas vivre ensemble. Les émotions nous aident également évaluer des situations et à prendre des décisions ; elles facilitent la cognition et à la mémorisation.
Privés de leurs émotions, les êtres humains ne parviennent plus à prendre des décisions. C’est ce que nous apprend le neuropsychologue portugais Antonio Damasio, prof à l’université d’Iowa, dont on vient de rééditer en français l’ouvrage L’erreur de Descartes. Damasio nous raconte l’histoire de Phineas Gage, un ouvrier qui, souffrant de liaisons cérébrales du cortex frontal, n’était plus capable de prendre de prendre des décisions simples nécessaires à son métier de conducteur de travaux.
De nombreuses expériences de neuropsychologie ont depuis confirmé que les émotions nous aident à évaluer le caractère désirable d’une action. Ce sont des marqueurs (somatiques dit Damasio) qui permettent au cerveau d'opérer très rapidement des choix, en écartant d'emblée certains scénarios d'action, et en présélectionnant d'autres tout aussi rapidement. Ces mécanismes dépasseraient les processus d'évaluation rationnelle en rapidité, en économie de moyens, en efficacité. Ils auraient de plus la vertu de décharger notre cerveau d’une partie du travail à effectuer (en l’occurrence l’évaluation de la situation) et lui permettaient de se concentrer sur la solution des problèmes, pour laquelle le raisonnement est plus efficace. Le rôle de peur est bien connu : elle nous conduit instinctivement à nous éloigner de la source du danger, avant même que nous ayons pu l’analyser avec précision et, ceci fait, nous pouvons alors chercher rationnellement des moyens de nous en protéger.
De la même façon, les émotions peuvent faciliter la cognition. Elles mobilisent nos capacités cognitives, excitent en quelque sorte notre cerveau pour l’amener à être plus attentif. Exemple courant : il arrive bien souvent que certaines personnes suscitent en nous de la sympathie à première vue, sans que nous sachions quoi que ce soit sur elles et avant même que nous ayons pu examiner précisément leur personnalité. Et nous avons alors envie de les connaître plus complètement. On a également remarqué que la joie ou la gaieté rendent plus aisés les processus d’apprentissage, d’où le recours fréquent au jeu en pédagogie. Toutefois, il semblerait que ce soit surtout les émotions positives qui facilitent la cognition, les émotions négatives conduisant souvent au repli, à une perception incomplète de notre environnement ou à des évaluations stéréotypées des autres (mais pas toujours : la révolte, l’angoisse peuvent être des forces qui nous conduisent à penser davantage).
Enfin, les émotions nous aident à nous souvenir. Il nous sera plus facile de nous rappeler un événement s’il est associé à des émotions négatives (dégoût) ou positives (plaisir). Par exemple, si je vous demande si vous pouvez me parler d’un film, il est assez probable que vous commencerez par vous demander si vous l’avez aimé ou pas. Et si vous l’avez aimé ou détesté, cela fera revenir en vous très vite d’autres éléments liés à ce film dont vous pourrez alors me parler longuement. Mais si ce film ne suscite en vous aucun sentiment, il est probable que vous aurez plus de mal à m’en parler. Là encore, les émotions agissent comme des marqueurs, ou si on veut comme des étiquettes affectives, qui nous permettent de ranger des informations dans notre mémoire, puis de retrouver rapidement dans la profusion de toutes les informations stockées dans notre mémoire certains éléments qu’on pourra ensuite examiner plus complètement.
Pour aller plus loin :
- Damasio Antoni. L’erreur de Descartes. La raison des émotions. Paris : Odile Jacob, 2006 (2eme ed.).
- Voir aussi cet ouvrage collectif Procès Dutroux. Penser l’émotion, écrit à la suite de l’affaire Dutroux, en partie similaire à l’affaire Outreau.
Toutefois, en dépit de son titre, cet ouvrage n’aborde que partiellement la place et le rôle des émotions. On lira néanmoins avec intérêt la contribution de Benoît Grevisse (Les médias ont-ils droit à l’émotion?) et celle de Thomas Périlleux et Jacques Marquet (Entre la commémoration et la critique sociale. Les prismes d’une mosaïque blanche) qui montre comment les émotions ont enclenché des dynamiques de mobilisation.
Braud Philippe(1996). L'émotion en politique. Paris: Presses de Sciences-Po.
On trouvera dans cet ouvrage les raisons pour lesquelles la dimension psychologique a été négligée dans l’analyse politique. Le chapitre sur les symboles en politique est également remarquable.
Parmi d’autres travaux en français de psychologie politique, on peut citer ceux d’un auteur moins « mainstream », Alexandre Dorna, et notamment le dernier ouvrage qu’il a dirigé :
Dorna A. et Georget P. (dir.)(2004). La démocratie peut-elle survivre au XXIeme siècle? Psychologie politique de la démocratie. Paris: Editions In Press.
McDermott R. (2004). Political Psychology in International Relations. Ann Arbor: The University of Michigan Press.
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Thèmes : Psychologie politique
jeudi 30 décembre 2004
Priming, chat et lait
PRIMING THE CAT . In psychology, the notion of priming is referred to as information activitation rendering it more likely to be used in further information processing (such as evaluations). Priming is one of the basic technique used for political communication. Note to my English speaking friends: if you know a good translation for priming into French, please let me know. Some French people use "amorçage", others simply use the English term.
En pyschologie, le priming consiste à orienter les perceptions d'individus en leur fournissant au préalable certaines informations.
Exemple: Lors d'un colloque international, un intervenant commence par s'excuser de mal parler anglais. Son auditoire, après l'avoir écouté, trouve qu'il se débrouille plutôt bien en anglais. En l'espèce, le priming a consisté à "préparer" les auditeurs en leur fournissant une information pessimiste (sur le niveau d'anglais). Si le priming fonctionne bien, cette information est utilisée pour évaluer l'intervention, et comme elle donnait un point de référence bas, l'évaluation a de bonnes chances d'être positive.
Voici un autre exemple que j'ai l'habitude de donner à mes étudiants.
Répétez trois fois le mot FAIT.
Maintenant, dites-moi: que boit le chat?
La plupart du temps, on vous répondra "du lait, bien sûr!" alors que logiquement il aurait fallu répondre de l'eau.
Ici le priming est un peu plus subtil. Il consiste à "préparer" l'interlocuteur en lui faisant anticiper un piège (la confusion entre FAIT et LAIT). Mais le piège était ailleurs.
Branchez votre télé et vous verrez que cette technique est fréquemment utilisée par les reponsables politiques.
Thèmes : Psychologie politique