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mercredi 25 avril 2007

En attendant le grand débat

Le grand débat de l'entre deux tours lors des élections présidentielles françaises est un objet politique rare puisqu’en cinquante ans de cinquième République, nous n’avons eu que quatre débats de ce type (1974, 1981, 1988 et 1995).
Comme on s'en souvient, il n'y avait pas eu de débat en 2002, Jacques Chirac refusant de débattre avec Jean-Marie Le Pen, car "face à l'intolérance et à la haine , il n'y a pas de transaction possible, pas de le débat possible" (1).


La France, pays précurseur des grands débats présidentiels

Notre pays a été, en 1974, l’un des premiers pays à diffuser un débat télévisé entre les candidats à la présidence. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les Etats-Unis n’ont pas été beaucoup plus en avance en la matière. Certes, en 1960, une première série de débats télévisés entre les candidats démocrate et républicain à la présidence, John Kennedy et Richard Nixon, eut lieu en 1960. Mais la pratique fut ensuite interrompue (2) et ne reprit qu’en 1976, non sans difficultés. En Europe, les grands débats télévisés entre leaders de coalitions politiques ne sont pas systématiques (il est vrai que les élections mettent en présence d'abord des partis et non des personnalités comme lors de l'élection présidentielle française). C’est seulement lors des élections de 2005 qu’un débat télévisé fut organisé pour la première fois en Allemagne entre les candidats à la chancellerie. Et en Grande-Bretagne, cette pratique n’est pas encore entrée dans les mœurs bien qu’elle soit régulièrement souhaitée.

Ces débats sont très prisés par les électeurs et recueillent des audiences considérables (23 millions pour le débat de 1974 diffusé il est vrai sur les trois chaînes; presque 17 millions pour le dernier débat en 1995). Ils donnent lieu à des échanges de grande intensité et aussi aux fameuses petites phrases dont on se souviendra longtemps après l’élection.

En 1974, on se rappelle ainsi que Valéry Giscard d’Estaing avait touché un point faible de François Mitterrand en le qualifiant « d’homme du passé ». Visiblement, la formule avait été soigneusement préparée car VGE martela constamment ce thème en reprochant à de nombreuses reprises à son adversaire de se référer à la France d’avant et d’avoir peur de se projeter dans le futur avec des idées neuves.

On a moins noté en revanche un autre moment du débat (29eme minute) lorsque VGE s’adressa à FM en lui parlant de Clermont-Ferrand , « une ville qui vous connaît et me connaît bien ». Mais pourquoi donc mentionner Clermont-Ferrand ? Jean-François Balmer, qui en ce moment « rejoue » avec Jacques Weber les débats de 1974 et 1981 au Théâtre de la Madeleine, m’a récemment donné la clef de cette petite énigme : c’est la ville dont est originaire Anne Pingeot. Et on peut imaginer que, de la part de VGE, l’allusion n’était pas fortuite mais bien destinée à déstabiliser FM (3), ou au moins à lui faire comprendre qu'il était au courant de sa vie affective.

Les règles du débat
Tout débat doit suivre des règles qui définissent son déroulement (ce qu’on appelle généralement le format du débat). Celle-ci concernent notamment :

- la durée globale du débat et de ses différentes composantes ;
- les rôles des différents participants et les modalités de leurs interventions ;
- l’agencement du lieu du débat ;
- et, en cas de retransmission télévisée, les modalités de cadrage. Ainsi en France, les plans de coupe (cadrage sur un candidat pendant que l'autre parle) ont été jusqu'à présent systématiquement refusés lors des débats du second tour.

Dans un débat politique, on pourra distinguer :
- les débatteurs proprement dit (personnalités politiques, candidats),
- les questionneurs (journalistes spécialisés et, parfois, public),
- l’animateur qui s’attache à faire respecter les règles et tout spécialement celles relatives aux temps de parole.

En général, on considère que chacun des débatteurs doit disposer du même temps de parole. C’est en quelque sorte l’application au débat politique d’un des principes de base de toute démocratie : l’égalité des citoyens. Et c’est sans doute pour cette raison que les débatteurs sont attachés presque religieusement à cette règle, même s’il est assez évident que l’impact qu’on peut avoir sur l’auditoire d’un débat ne dépend pas seulement du temps dont on dispose (et qu’une intervention claire et concise peut être bien plus efficace).

Le débat politique à l’américaine : mythe et réalités
Lorsqu'on parle de débat électoral en France, on fait souvent référence au « débat politique à l’américaine ». Ce fut notamment le cas en octobre 2006 lors du débat entre les candidats à la canidature du PS.

Cette référence est doublement rigolote.
Pourquoi devrions-nous prendre le modèle américain comme exemple du bon débat politique ?
Il n’y a pas, aux Etats-Unis, un format unique de débat politique, mais au contraire une multitude de formats (chaque élection donnant lieu à d’âpres discussions sur le bon format), et tous font l’objet de critiques.

Depuis 1948, trois grands types de formats ont été utilisés lors des primaires ou campagnes présidentielles américaines (avec de nombreuses de variations pour chacun):
- le format podium : les candidats sont debout derrière un pupitre ou assis sur des chaises. Ils font face aux à des panélistes (journalistes) et au modérateur (animateur). Suivant les cas, les candidats répondent seulement aux questions des panélistes ou bien peuvent s’adresser les uns aux autres.
- le format dit town meeting: le débat en lieu en présence d’un public (qui souvent peut poser des questions). Les candidats sont généralement debout derrière des pupitres et ils peuvent être autorisés à marcher sur la scène.
- le format table-ronde : les candidats ainsi que l’animateur sont assis autour d'une table et s’adressent directement les uns aux autres.

Quelque soit la formule retenue, les débats politiques sont souvent critiqués. Voici quelques-uns des problèmes identifiés (d’après Diana B. Carlin et Mitchell S. McKinney, 1994) :
- les candidats n’ont pas assez de temps pour répondre de façon substantielle aux questions;
- ils ne répondent pas toujours à la même question, ce qui empêche les comparaisons, ou tout simplement ne répondent pas aux questions posées ;
- les panélistes sont trop intrusifs ou, au contraire, ils n’interviennent pas assez ;
- les panélistes représentent mal les préoccupations de la population ;
- le format question-réponses ne favorise pas un vrai débat.

Les débats politiques sont-ils utiles ?
Oui répondent dans l’ensemble les recherches menées sur le sujet.

- Les débats élèvent le niveau d’information et de connaissance politiques des électeurs.
- Ils accroissent l’intérêt pour les campagnes électorales et la vie politique.
- Ils permettent aux citoyens de comparer les candidats, leurs personnalités et leurs projets, et leur fournissent des éléments utiles pour leur vote.
- Ils rendent la politique plus vivante et plus concrète, voire spectaculaire (au sens premier du terme: qui surprend, étonne et frappe l'imagination)
- Ils facilitent l’acceptation des résultats des élections et, plus généralement, renforcent l’attachement aux principes de la démocratie.

En revanche, les recherches sur les débats politiques suggèrent que ceux-ci n’ont que très peu d’effets sur les intentions de vote, mais tendent plutôt à renforcer les dispositions pré-existantes des électeurs. On a souvent noté que les citoyens qui regardaient les débats politiques télévisés étaient des citoyens plutôt politisés, aux opinions déjà bien établies, tandis que les citoyens qui pourraient être les plus sensibles à l’influence des débats les regardaient en général très peu.

_________________
(1) Meeting de Rennes, 23 avril 2002.
(2) Les présidents sortants rechignant à débattre avec leur adversaire et, aussi, en raison de la règlementation audiovisuelle sur l'égalité entre candidats.

(3) Rapporté également par Ariane Chemin et Géraldine Catalano dans leur ouvrage sur Mitterrand
Une Famille au secret (Stock, 2005)

A voir ou revoir : Les débats du second tour de 1974 à 1995 sur le DVD produit par l’INA.


NB: Ce billet est une reprise de différents billets déjà publiés sur ce blog.

mercredi 11 avril 2007

Débats sur les débats

On a déjà eu le débat sur le meilleur format pour un débat politique lors des primaires du PS en octobre 2006, puis le débat sur la place et le rôle des téléspectateurs /citoyens dans les débats politiques avec l'émission "J'ai une question à vous poser" de TF1 en février. Voici maintenant le débat sur le débat entre candidats avant le premier tour.

Un débat télévisé entre les (ou des) candidats à la présidentielle avant le premier tour serait une première puisque cela n'a jamais eu lieu jusqu'à présent. Mais ne rêvons pas, il n’y a pratiquement aucune chance qu’un tel débat soit organisé, sur les grandes chaînes de télé ou même sur internet.
- Tactiquement, les candidats les mieux placés n'ont aucun intérêt à offrir une exposition médiatique à leurs adversaires moins bien placés. Et ce sont généralement les challengers, moins connus et/ou pas encore légitimés par de précédents scrutins, qui réclament ce type de débat.
- Légalement, la réglementation applicable en France exige une égalité des temps de parole des candidats à la télévision ou à la radio. Et, depuis le 9 avril, début de la campagne officielle, les conditions de programmation doivent être comparables. Cette contrainte signifie que, si un débat entre les candidats était organisé sur une chaîne de télévision, il devrait en principe rassembler tous les candidats.

Le dilemme d’un débat entre candidats sur internet

Pour contourner cette contrainte, François Bayrou a proposé un débat sur internet entre les quatre principaux candidats le 3 avril. Nicolas Sarkozy a immédiatement refusé cette idée, estimant qu’il ne « peut y avoir (qu’) un débat à douze ou pas de débat ». De son côté, la «mouvance du cinquième pouvoir » a lancé le 5 avril une pétition pour un débat entre candidats avant le premier tour sur le web.
Mais cette proposition se heurte à un dilemme : comment trouver une formule qui soit à la fois démocratique et intelligible? Il serait paradoxal que l’internet minore la voix des petits candidats au moment même où les médias traditionnels s’appliquent à les traiter comme les grands ; mais, si tout le monde participe, comment peut-on pratiquement organiser un véritable échange ?
On trouvera une réflexion sur les multiples formats auxquels les uns et les autres ont pensé ICI sur le site Agoravox. Voir aussi le billet de Gilles Klein sur pointblog qui pose 4 bonnes questions au sujet des débats. Thierry Crouzet a même suggéré un débat sous la forme d’un speed-dating [heureusement qu’il n’y a pas eu autant de candidats que TC le souhaitait lorsqu'il critiquait le système des parrainages:-)].

On a beau tourner le problème sous tous les angles, si l’on veut être juste et réaliste, il n’y a qu’une seule solution: un « débat » à douze au cours duquel chaque candidat répondrait successivement aux mêmes questions posées par des journalistes ou des citoyens (soit une douzaine de minutes par candidat pour une débat de 3 heures). C’est la formule qui a été à plusieurs reprises utilisée aux Etats-Unis lors des primaires démocrates ou républicaines.

Evidemment, c’est pas très folichon : cela ressemble plus à une juxtaposition de discours qu’ à un véritable débat (au sens d’échange contradictoire d’arguments). Et si cette formule est acceptée par tous les candidats, plus besoin de l’internet.

Vers le débat du second tour
Puisqu’il n’y aura très probablement pas de débat avant le premier tour, on peut se préparer au débat télévisé du second tour.
Il s’agit d’un objet politique rare puisqu’en cinquante ans de cinquième République, nous n’avons eu que quatre débats de ce type. La France a été, en 1974, l’un des premiers pays à diffuser un débat télévisé entre les candidats à la présidence. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les Etats-Unis n’ont pas été beaucoup plus en avance en la matière. Certes, en 1960, une première série de débats télévisés entre les candidats démocrate et républicain à la présidence, John Kennedy et Richard Nixon, eut lieu en 1960. Mais la pratique fut ensuite interrompue (1) et ne reprit qu’en 1976, non sans difficultés. En Europe, les grands débats télévisés entre leaders de coalitions politiques ne sont pas systématiques. C’est seulement lors des élections de 2002 qu’un débat télévisé fut organisé pour la première fois en Allemagne entre les candidats à la chancellerie. Et en Grande-Bretagne, cette pratique n’est pas encore entrée dans les mœurs bien qu’elle soit régulièrement souhaitée.

Ces débats sont très prisés par les électeurs et recueillent des audiences considérables (23 millions pour le débat de 1974 diffusé il est vrai sur les trois chaînes; presque 17 millions pour le dernier débat en 1995). Ils donnent lieu à des échanges de grande intensité et aussi aux fameuses petites phrases dont on se souviendra longtemps après l’élection.

En 1974, on se rappelle ainsi que Valéry Giscard d’Estaing avait touché un point faible de François Mitterrand en le qualifiant « d’homme du passé ». Visiblement, la formule avait été soigneusement préparée car VGE martela constamment ce thème en reprochant à de nombreuses reprises à son adversaire de se référer à la France d’avant et d’avoir peur de se projeter dans le futur avec des idées neuves.

On a moins noté en revanche un autre moment du débat (29eme minute) lorsque VGE s’adressa à FM en lui parlant de Clermont-Ferrand , « une ville qui vous connaît et me connaît bien ». Mais pourquoi donc mentionner Clermont-Ferrand ? Jean-François Balmer, qui en ce moment « rejoue » avec Jacques Weber les débats de 1974 et 1981 au Théâtre de la Madeleine, m’a récemment donné la clef de cette petite énigme : c’est la ville dont est originaire Anne Pingeot. Et on peut imaginer que, de la part de VGE, l’allusion n’était pas fortuite mais bien destinée à déstabiliser FM (2), ou au moins à lui faire comprendre qu'il était au courant de sa vie afective.
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(1) Les présidents sortants rechignant à débattre avec leur adversaire et, aussi, en raison de la réglementation audiovisuelle sur l'égalité entre candidats.
(2) Rapporté également par Ariane Chemin et Géraldine Catalano dans leur ouvrage sur Mitterrand
Une Famille au secret (Stock, 2005)

A voir ou revoir : Les débats du second tour de 1974 à 1995 sur le DVD produit par l’INA.

mercredi 25 octobre 2006

Qu'est-ce qu'un bon débat politique?

Les débats télévisés des trois candidats socialistes à la candidature, diffusés sur La Chaîne parlementaire, Public Sénat et LCI, suscitent de nombreuses réactions et commentaires (davantage d’ailleurs pour leur forme que pour leur contenu). Le 19 octobre dernier, on a également pu assister à un débat très houleux, et parfois inaudible, sur la crise des banlieues lors de l’émission "A vous de juger" sur France 2.

Mais, au fait, qu’est-ce qu’un bon débat politique ? Quelques réflexions.


Un débat nous dit le dictionnaire est l’examen et la discussion d’une question par des personnes d’avis différents. Difficile de débattre si l’on est du même avis, et c’était le paradoxe (apparent) du débat des candidats socialistes qui étaient en principe d’accord sur le projet adopté par leur parti.

Les règles du débat

Tout débat doit suivre des règles qui définissent son déroulement (ce qu’on appelle généralement le format du débat). Celle-ci concernent notamment :
- la durée globale du débat et de ses différentes composantes ;
- les rôles des différents participants et les modalités de leurs interventions ;
- l’agencement du lieu du débat ;
- et, en cas de retransmission télévisée, les modalités de cadrage.

Dans un débat politique, on pourra distinguer :
- les débatteurs proprement dits (personnalités politiques, candidats),
- les questionneurs (journalistes spécialisés et, parfois, public),
- l’animateur qui s’attache à faire respecter les règles et tout spécialement celles relatives aux temps de parole.

En général, on considère que chacun des débatteurs doit disposer du même temps de parole. C’est en quelque sorte l’application au débat politique d’un des principes de base de toute démocratie : l’égalité des citoyens. Et c’est sans doute pour cette raison que les débatteurs sont attachés presque religieusement à cette règle, même s’il est assez évident que l’impact qu’on peut avoir sur l’auditoire d’un débat ne dépend pas seulement du temps dont on dispose (et qu’une intervention claire et concise peut être bien plus efficace).
On remarquera que la règle d’égalité des temps de parole n’est quasiment jamais appliquée aux questionneurs, comme si, malgré tout, dans un débat politique, certains participants avaient plus d'importance que d'autres.
Idéalement, on pourrait souhaiter que soit appliquée, non pas une règle d’égalité des temps de parole, mais une règle d’équité afin de tenir compte par exemple des inégalités dans les capacités d'expression.

Le débat politique à l’américaine : mythe et réalités

Les commentateurs du débat entre les candidats du PS ont fait souvent référence au « débat politique à l’américaine » avec des remarques du type : « Le débat du PS n'était pas folichon, mais bon, c’était un débat à l’américaine » (sous-entendu, j’imagine, c’est comme cela qu’on fait dans le pays où la communication politique est la plus moderne).

Cette référence est doublement rigolote.
Pourquoi devrions-nous prendre le modèle américain comme exemple du bon débat politique ?
Il n’y a pas, aux Etats-Unis, un format unique de débat politique, mais au contraire une multitude de formats (chaque élection donnant lieu à d’âpres discussions sur le bon format), et tous font l’objet de critiques.

Depuis 1948, trois grands types de formats ont été utilisés lors des primaires ou campagnes présidentielles américaines (avec de nombreuses de variations pour chacun):
- le format podium : les candidats sont débout derrière un pupitre ou assis sur des chaises. Ils font face aux à des panélistes (journalistes) et au modérateur (animateur). Suivant les cas, les candidats répondent seulement aux questions des panélistes ou bien peuvent s’adresser les uns aux autres.
- le format dit town meeting: le débat en lieu en présence d’un public (qui souvent peut poser des questions). Les candidats sont généralement debout derrière des pupitres et ils peuvent être autorisés à marcher sur la scène.
- le format table-ronde : les candidats ainsi que l’animateur sont assis autour d'une table et s’adressent directement les uns aux autres.

Quelque soit la formule retenue, les débats politiques sont souvent critiqués. Voici quelques-uns des problèmes identifiés (d’après Diana B. Carlin et Mitchell S. McKinney, 1994) :
- les candidats n’ont pas assez de temps pour répondre de façon substantielle aux questions;
- ils ne répondent pas toujours à la même question, ce qui empêche les comparaisons, ou tout simplement ne répondent pas aux questions posées ;
- les panélistes sont trop intrusifs ou, au contraire, ils n’interviennent pas assez ;
- les panélistes représentent mal les proéccupations de la population ;
- le format question-réponses ne favorise pas un vrai débat.

Les débats politiques du temps de l’ORTF

D’autres commentateurs ont fait référence aux débats de l’ORTF (la télévision publique française de 1959 à 1974), sous-entendu : c’était un débat ennuyeux et langue de bois.

Là encore c’est assez rigolo, et peu oublieux de l’histoire de la télé, car les débats qui ont existé sous l’ORTF étaient assez vivants, et même très novateurs pour l’époque.
Ils ont pris deux formes principales:
- format Face à la presse : une personnalité politique répond aux questions de plusieurs journalistes, comme dans l’émission Face à face de 1966 ;
- format Duel : Deux personnalités politiques débattent directement entre elles, sous la supervision d’un ou deux animateurs.

Ce second format a été particulièrement illustré par l’émission A armes égales diffusée entre 1970 à 1973. Outre un débat, elle comprenait la présentation d’un film d’un quart d’heure par chacun des deux invités, et une séquence de questions par un panel de téléspectateurs.
Cette émission a donné lieu à de mémorables échanges, notamment à un fameux débat entre Georges Marchais (PCF) et Alain Peyrefitte (UDR) en septembre 1972, ainsi qu’à la célèbre sortie de Maurice Clavel en décembre 1971, qui avait quitté le studio pour protester contre le remontage de son film de présentation en lançant « Messieurs les censeurs, bonsoir !».

Les débats politiques sont-ils utiles ?

Oui répondent dans l’ensemble les recherches menées sur le sujet.

- Les débats élèvent le niveau d’information et de connaissance politiques des électeurs.
- Ils accroissent l’intérêt pour les campagnes électorales et la vie politique.
- Ils permettent aux citoyens de comparer les candidats, leurs personnalités et leurs projets, et leur fournissent des éléments utiles pour leur vote.
- Ils rendent la politique plus vivante et plus concrète, voire spectaculaire (au sens premier du terme: qui surprend, étonne et frappe l'imagination)
- Ils facilitent l’acceptation des résultats des élections et, plus généralement, renforcent l’attachement aux principes de la démocratie.

En revanche, les recherches sur les débats politiques suggèrent que ceux-ci n’ont que très peu d’effets sur les intentions de vote, mais tendent plutôt à renforcer les dispositions pré-existantes des électeurs. On a souvent noté que les citoyens qui regardaient les débats politiques télévisés étaient des citoyens plutôt politisés, aux opinions déjà bien établies, tandis que les citoyens qui pourraient être les plus sensibles à l’influence des débats les regardaient en général très peu.


Pour aller plus loin :

- Carlin D. and McKinney M. (ed.).The 1992 Presidential Debates in Focus. Westport, Conn.: Praeger, 1994.

- Chaffee S. and Dennis J. “Presidential debates: An empirical assessment”. In Ranney A. (ed.), The past and future of presidential debates. Washington, D.C.: American Enterprise Institute, 1979, pp. 75-106.

- Nel N., A fleurets mouchetés: 25 ans de débats télévisés. Paris: INA/ La Documentation française, 1988.

lundi 2 mai 2005

L'Interactivité, l'interactivité, l'interactivité

Dans la série "Qu'est-ce qu'un bon débat politique à la télévision?", l'émission "Pour un oui ou pour un non: vous avez la parole" diffusée dans la soirée du lundi 25 avril sur France 3 valait le coup d’œil.

Qu'a-t-on vu? Avant tout, une animatrice, Elise Lucet, qui s'efforçait de suivre à tout prix son conducteur, de discipliner les huit responsables politiques invités et, surtout, répétait sans cesse, « Interactivité, interactivité, interactivité » (inconsciente réminiscence du célèbre « l’Europe, l’Europe, l’Europe » de De Gaulle ?).
Car, en effet, il était prévu qu’à intervalles réguliers, des citoyens pourraient poser des questions à partir des studios régionaux de France 3. Manque de pot, ces citoyens là avaient avant tout à cœur de dire leur opinion sur le traité plutôt que de poser de « vraies » questions et l’on sentait Elise Lucet de plus en plus dépitée devant les résultats de cet exercice d’interactivité qui ne se déroulait pas comme prévu.
Finalement c’est la partie la moins interactive de l’émission, quand chacun des responsables politiques a été appelé à dire en une ou deux minutes pourquoi il fallait voter OUI ou NON, que j’ai préférée.

Au total, un débat assez confus, quoique pas inintéressant, qui a butté sur quelques-uns des problèmes habituels des émissions politiques à la télé :
- la peur du vide qui conduit les animateurs à surpeupler leur plateau (ce qui immanquablement génère un sentiment de frustration chez les invités qui ont l’impression de n’avoir pas eu assez de temps pour parler) ;
- l’impossible conciliation de l’imprévisibilité du direct et du désir de construire les émissions politiques comme un ensemble dynamique de séquences diversifiées (ici : structuration du débat en grands thèmes avec, à chaque fois, un reportage, des interventions de politiques, des questions de citoyens);
- la tendance des politiques à ne voir dans la télévision qu’un porte-voix sans trop se préoccuper du contenu et du format mêmes de l’émission à laquelle ils participent ;
- enfin, et peut-être surtout, la difficile gestion simultanée de trois publics : lorsqu’une personne intervient dans un débat télévisé, elle s’adresse à la fois à son interlocuteur, au public qui est présent sur le plateau (et dont elle sent les réactions mêmes silencieuses), et au public qui n’est pas là mais devant son téléviseur.

A part ça,
la rubrique Référendum européen de France 3 est très bien faite et fourmille d'informations.

mardi 19 avril 2005

Chirac et le référendum sur TF1

Un renouvellement des émissions politiques est-il possible ?
Quelques réflexions autour de l’intervention de Jacques Chirac sur le référendum, jeudi 14 avril sur TF1, non sur le fond (retranscription intégrale du débat par ICI), mais sur la forme (la vidéo du débat par LA).

Dès que le format de l’intervention de JC sur TF1 a été annoncé, une polémique s’est développée. D’un côté, les sociétés de journalistes de France 2, France 3 et M6 ont dénoncé dans un communiqué commun « le triomphe du marketing politique et de l’information spectacle au mépris du journalisme ». La présence de E Chain, JC Delarue et MO Fogiel , animateurs connus pour leurs talks-shows et non spécialistes de la politique (quand bien même fussent-ils journalistes) a été critiquée. On a également mis en doute la représentativité du panel de jeunes appelés à interroger JC, certains notant qu’ils constituaient un public plus facile que des personnes plus âgées qui, elles, auraient pu mettre le discours pro-européen en perspective.

D’autres au contraire se sont réjouis de ce que cette émission constituait un renouvellement du débat politique télévisé. Et c’est vrai que la politique à la télé a bien besoin d’être revalorisée. Mais comment faire ? Je ne suis pas sûr que le débat sur TF1 ait beaucoup contribué à renouveler le genre. Dès le départ, il y avait un défaut de construction : quel sens cela avait-il de rassembler 83 jeunes (à part dire qu’ils étaient représentatifs), sachant qu’ils ne pourraient pas tous intervenir ; à quoi bon quatre animateurs (à part le fait que cela a aidé à la publicité du débat) ? Quant à Jacques Chirac a-t-il vraiment joué le jeu ? On avait l’impression qu’il cherchait avant tout à placer des slogans ou formules, soigneusement préparés (le fameux « N’ayez pas peur »). Et, d’un point de vue psycho-sociologique, il n’est jamais très habile de stigmatiser ses opposants : généralement, cela les radicalise plus que cela ne les ébranle. Plutôt que dire aux partisans du Non que la France va devenir « le mouton noir de l’Europe »à cause d’eux, il serait sans doute plus malin de partir de leurs manières de voir et de leur demander comment, pratiquement, au lendemain d’un vote Non on va construire une autre Europe, qui conserve les points positifs du traité constitutionnel.

Les émissions politiques constituent un genre mineur à la télévision. Leurs audiences sont modestes (de 2 à 6 millions de téléspectateurs pour une émission aux heures de grande écoute) et leur public est très masculin et âgé (plus de 70% des téléspectateurs qui regardent 100 minutes pour convaincre, l’émission politique phare de France 2 ont plus de 50 ans !). Malgré quelques tentatives (dont l’émission Ce qui fait débat animée par Michel Field sur France 3 en 2000-2001, où la parole était donnée en direct à des gens rassemblés dans des cafés de province), ce sont toujours les deux mêmes formats qui reviennent avec quelques variantes : le face à face entre deux ou plusieurs responsables politiques de bord opposé ; le face à la presse, parfois entrelardé de reportages et mâtiné d’interventions de gens, censés représenter les citoyens.

Cette dernière voie est sans doute intéressante à explorer, sachant que l’intervention du public peut sans doute rafraîchir le débat politique, mais n’y suffit pas. En Grande-Bretagne, l’émission
Question Time sur la BBC offre un bon exemple de la manière dont des responsables politiques peuvent être confrontés à un panel de téléspectateurs. Mais plusieurs ingrédients sont nécessaires pour qu’une émission politique fonctionne bien : avant tout qu’elle dispose de la durée pour s’établir et s’améliorer progressivement ; que quelques règles simples de discussion soient fixées ; un animateur expérimenté, pugnace et peu impressionnable...